En convoquant la biologie et la philosophie, Aymeric Caron retrace l’histoire de la vie sur Terre, depuis les premières bactéries apparues il y a près de 4 milliards d’années jusqu’à l’émergence de l’intelligence artificielle. Vivant annonce aussi la naissance d’une nouvelle espèce humaine qui remplacera la nôtre : Homo ethicus, l’homme moral. Ce sera lui, ou la fin de l’humanité.

Extrait

Les militants pour les droits des animaux ne militent plus dans l’indifférence quasi générale. Leurs arguments, accompagnés de documents vidéo et d’études scientifiques toujours plus nombreuses, sèment un trouble grandissant.

Alors les adversaires de leur pensée ont cessé de rire. Ils organisent désormais la riposte, accrochés de toutes leurs forces à leur rumsteck qu’ils nous balancent à la tronche comme un trophée, celui qui récompense leur statut autoproclamé d’espèce supérieure. Ils publient des tribunes ou multiplient les actions publicitaires et commerciales. Ils évoquent le plaisir, le raffinement, la culture, la tradition et la nécessité pour justifier la poursuite de leur activité cannibale.

Oui, cannibale. Le mot peut déranger et surprendre. Qu’y a-t-il de commun entre la digestion d’un confrère humain et celle d’un animal quelconque qui parle une autre langue que nous, ne marche pas comme nous, et a une autre tête que nous ? La similitude est pourtant plus évidente que vous ne le pensez. Être cannibale, c’est manger son semblable. Nous, humains, avons pratiqué ce particularisme culinaire en de nombreux endroits du monde et en de nombreuses époques, pour diverses raisons : croyances religieuses, rituels guerriers, faim… Or l’anthropophagie, qui est aujourd’hui taboue, a longtemps marqué la frontière qui sépare le sauvage du civilisé. Mais ce critère ne tient plus la route aujourd’hui en raison de l’homme de Neandertal, dont on découvre qu’il était probablement cannibale, mais aussi qu’il a amoureusement frayé avec Homo sapiens.

Désormais il n’y a plus beaucoup d’anthropophages sur la planète, et les sauvages ont donc disparu. Mais le lien se déplace et les cannibales existent toujours.

Leur cible a juste légèrement changé d’aspect. Je suis persuadé que dans quelques années la frontière entre le sauvage et le civilisé se marquera par le fait de manger de la viande, c’est-à-dire la chair, les membres et les organes d’êtres qui nous ressemblent beaucoup plus qu’un regard furtif ne nous le laisse penser. Mais revenons à nos accros au sanguinolent.

Ceux-ci expriment parfois contre les végétariens, les végans et les anti-chasse ou anti-corrida, qui souvent sont les mêmes, une violence qui peut engendrer insultes, menaces et coups. Faut-il s’en étonner ? Ôter la vie à un être innocent qui ne demande qu’à continuer à vivre, sans la moindre raison moralement justifiable, est une violence inouïe. Il n’est donc pas surprenant que la même violence s’exprime lorsqu’il s’agit de défendre cette pratique. La chose est d’autant plus regrettable que le militant animaliste lance pour sa part un appel pacifiste à la compassion et à la raison.

Mais le pacifisme est une cause dangereuse. Jaurès, Luther King, Gandhi ou Yitzhak Rabin (celui des accords d’Oslo) : tous ont été assassinés pour avoir prôné la paix. Mandela s’en est mieux sorti, mais il a tout de même passé vingt-sept années au pénitencier de Robben Island. Par définition, un militant non violent a de fortes probabilités de sortir perdant face à un adversaire sans foi ni loi, partisan des coups et du sang versé.

Chacun connaît la primatologue Dian Fossey, assassinée au Rwanda en 1985 car elle gênait les trafiquants de bébés gorilles. La mort du militant sud-africain Wayne Lotter a fait beaucoup moins de bruit. Il a été assassiné en 2017 en Tanzanie, car il s’opposait aux braconniers d’éléphants et de rhinocéros. En 2014, en République démocratique du Congo, le Belge Emmanuel de Merode a été grièvement blessé par balles lors d’une embuscade. De Merode est le directeur du parc national des Virunga, qui abrite notamment une importante population de gorilles, et par un étrange hasard, l’attaque est survenue alors qu’il venait tout juste de déposer auprès du procureur de la République à Goma une longue enquête contre les agissements du groupe pétrolier Soco International, lequel avait obtenu une très douteuse autorisation d’extraction dans le parc.

Le nombre de militants de l’environnement tués dans le monde augmente chaque année. L’ONG Global Witness en a recensé 207 en 2017, contre 200 en 2016 et 185 en 2015. La fondation Front Line Defenders estime quant à elle à 312 le nombre de défenseurs des droits humains et environnementaux tués en 2017 dans 27 pays. Elle relève que 80 % des meurtres ont eu lieu dans quatre pays : le Brésil, la Colombie, le Mexique et les Philippines. On ne parle ici que des assassinats. Mais il y a les autres formes de violence qui vont des menaces aux agressions en passant par les expropriations. Cela se passe dans le monde entier, mais plus particulièrement en Amérique du Sud (Brésil, Colombie, Pérou, Honduras, Mexique…), en Asie (Philippines, Inde…) et en Afrique (Libéria, Ouganda, République démocratique du Congo…). En jeu, souvent, des forêts et des terres menacées par des multinationales qui souhaitent extraire des matières premières ou planter des palmiers à huile et du manioc en expulsant les populations locales. Les commanditaires des violences sont généralement ces multinationales alliées aux politiques, aux mafias et aux paramilitaires locaux.

« Pour la première fois [en 2017], c’est l’agrobusiness qui a été l’industrie la plus meurtrière, avec au moins 46 meurtres associés à ce secteur, explique Ben Leather de Global Witness. Les étagères de nos supermarchés sont remplies de produits issus de ce carnage. »

Difficile de concevoir que la défense d’un arbre, d’un ruisseau ou d’une vache puisse valoir la peine de mort. Logique pourtant : l’exploitation du vivant est le moteur de l’économie libérale et chaque fois qu’un citoyen s’oppose à la destruction d’un arbre, d’un ruisseau ou d’une vache, il met en péril les intérêts financiers d’un individu ou d’un groupe industriel, à savoir des interlocuteurs qui ont rayé le mot « compassion » de leur dictionnaire.

Puisque nous évoquons le dictionnaire, j’aimerais proposer d’y ajouter un mot manquant. En effet, ceux qui militent pour la fin de la viande peuvent être désignés au choix d’antispécistes, de végans, de végés, d’animalistes… Mais en face ? Comment nommer les ardents défenseurs du steak, de la bavette, du filet, du gigot, du jambon, de la barbaque ? Quel mot résume le mouvement de pensée qui défend bec et ongles, pour des raisons diverses, l’élevage et les régimes carnés ? Sans avoir inventé le terme, la psychologue américaine Mélanie Joy a développé il y a quelques années le concept de carnisme.

Je propose un autre terme qui me semble plus performant et qui agit en miroir parfait du végétalisme : le « viandalisme », lequel a donc pour adeptes les « viandales ».

Non seulement ce néologisme découle de la logique étymologique mais il rend également compte, en mettant un « i » sur ce point, d’une réalité qu’il est difficile de nier : le mangeur de viande est un vandale, responsable de destructions multiples. Il détruit évidemment des animaux non humains, il se détruit lui-même en s’exposant aux maladies cardio-vasculaires, aux cancers et au diabète et, plus grave, il détruit la planète en polluant l’air, l’eau et les sols.

Les viandales sont-ils des salauds ? Non, pas tous. Les viandales agissent par habitude et par ignorance. Beaucoup ne se rendent pas compte de la cruauté des élevages et des méthodes d’abattage. Ils ignorent l’impact réel de la viande sur le réchauffement climatique, la déforestation ou la pollution aux nitrates. Ils ont par ailleurs été éduqués dans la certitude que les protéines animales sont indispensables à la santé. Leur palais s’est habitué au goût de la chair comme on s’habitue à une drogue dure, et se priver de jambon ou de poulet leur paraît insurmontable. Parmi tous ces gens, beaucoup aiment néanmoins les animaux et seraient incapables d’en maltraiter un eux-mêmes. Ils sont même la plupart du temps gênêés d’admettre qu’ils consomment encore de la viande, ayant conscience de la cruauté de leur acte. Difficile de qualifier ceux-là de salauds. Je ne serai pas aussi indulgent à l’égard de ceux qui brandissent fièrement leur couteau de boucher en réclamant le droit de faire saigner, car « c’est dans l’ordre des choses » ou avec ceux qui mettent en place et exécutent sans pitié les étapes du parcours qui mène ces animaux à la mort.

PHOTO FOURNIE PAR FLAMMARION

Vivant