La journée commençait bien. La dernière avant les vacances de Noël. Des « mèmes » et des articles du bébé Yoda autochtone partout sur les réseaux sociaux. Chaque nation qui clame que le petit être sage fait partie de son peuple. On se tire la pipe, se taquine. L’heure est presque à la fête.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

On vient pourtant d’apprendre que le gouvernement du Québec conteste devant les tribunaux la constitutionnalité de la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis (projet de loi C-92), adoptée en juin par le gouvernement fédéral, et qui permettra, à compter de janvier, aux Premières Nations qui le veulent, de gérer elles-mêmes leurs services de protection de l’enfance et de la jeunesse.

Quand on sait que dans une province comme la Saskatchewan ou le Manitoba, plus de 85 % des enfants placés sont autochtones, et ce, souvent à l’extérieur des communautés, on ne peut que saluer une telle loi, réclamée depuis longtemps par les autochtones.

Au Québec ? Pas moins de 15,4 % des enfants placés sont autochtones alors qu’ils ne représentent que 2 % de la population. Une probabilité six fois plus importante pour un enfant autochtone d’être placé quand on compare aux allochtones. Six fois plus de chances d’être pris dans un système neutre et défaillant qui ne tient pas compte des aspects socioculturel, historique, voire juridique autochtones. Un système pour tous.

La loi, c’est un espoir, un baume, un futur puisqu’on parle d’enfants. Un pas en avant dans la reconnaissance de l’autodétermination de peuples.

Or voilà, le Québec conteste la loi : ce n’est pas de compétence fédérale, les affaires d’enfants. Et les autochtones se retrouvent une fois de plus pris entre l’arbre et l’écorce, un endroit qu’ils connaissent bien quand l’un ou l’autre des ordres de gouvernement veut se défaire de ses responsabilités. Or ici, cette chicane constitutionnelle se fait sur le dos des enfants.

La nouvelle a été très mal accueillie et les réactions ont été nombreuses et claires. « C’est une honte ! », a déclaré le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard. La relation toute naissante entre le gouvernement de la CAQ et les Premières Nations ne cesse de se détériorer.

Avec ça en tête, au réveil, je me suis repliée sur bébé Yoda, comme plusieurs sans doute. Parce que les choses légères sont parfois plus que nécessaires.

Un article qui donne la nausée

Puis un ami m’envoie un article du Guardian intitulé : « Canada police prepared to shoot Indigenous activists, documents show » qui pourrait se traduire grossièrement par « La police canadienne prête à tirer sur des militants autochtones, selon des documents ».

Je suis prise de nausées. La GRC, prête à tirer sur des personnes parce qu’elles veulent empêcher la construction et le passage du Coastal GasLink pipeline (CGL) en territoire wet’suwet’en en Colombie-Britannique. Le document instruit également les policiers d’user d’autant de violence qu’ils le désirent à la barricade. J’ai peine à terminer la lecture de l’article et mes mains tremblent.

Rappelons-nous qu’au XIXe siècle, c’est la police montée qui a forcé des communautés entières à se relocaliser, à se sédentariser, puis qui a enlevé des milliers d’enfants de leur famille à l’époque des pensionnats autochtones. Une longue tradition. Là, des notes obtenues par The Guardian mentionnent : « lethal overwatch is req’d », terme utilisé pour le déploiement de snipers. Une longue tradition, disais-je donc…

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Campement anti-oléoduc de la Première Nation wet’suwet’en dans le nord de la Colombie-Britannique

Mais oublions un moment que les gens à la barricade sont majoritairement autochtones. Des hommes, des femmes, des aînés et des enfants. Des êtres humains qui défendent l’envahissement de la terre mère par un projet qui peut être dommageable pour l’environnement.

Disons que ça se passe à Vancouver et pas dans un endroit très isolé loin des caméras. Posons-nous la question : est-ce que le mémo aurait dit la même chose ?

Je ne peux, pour être honnête, arrêter de me questionner. Pas pour jouer les victimes, mais parce que c’est odieux, et ce, pour tous les êtres humains, peu importe la couleur. Des verts à pois mauves, tiens !

Dans les prochaines années, de telles barricades, manifestations ou autres événements du genre seront de plus en plus nombreux. Est-ce l’approche que la GRC va adopter si certains s’obstinent davantage quand il s’agit de défendre nos forêts, nos rivières et notre air ? On en est rendu là ?

Là-dessus, je retourne à bébé Yoda. Peut-être que si lui parlait, on écouterait ?