L’Europe semble chaque jour condamnée à l’impuissance diplomatique.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale*

Il y a deux semaines, face à l’offensive turque contre les Kurdes de Syrie, elle avait promis de sanctionner le président Erdoğan pour ce qu’elle considérait être une « trahison » envers ses alliés dans le conflit syrien. Aujourd’hui, cette affaire a disparu de l’écran radar des médias et les Européens se retrouvent hors jeu au Moyen-Orient, où la Russie joue bien ses cartes et les États-Unis demeurent la puissance dominante.

Si l’Europe tenait tant aux Kurdes, pourquoi n’est-elle pas allée à leur rescousse ? La réponse est simple. 

Les Européens n’ont jamais réussi à unifier leur politique étrangère et de défense comme ils ont réussi à le faire dans les domaines économiques et sociaux.

Ils restent profondément divisés sur la question d’une défense commune et sur les grands sujets internationaux de l’heure, et cette situation n’est pas près de changer.

Russie et États-Unis

L’échec syrien s’ajoute à plusieurs autres déboires. La stratégie à adopter sur l’Ukraine divise toujours les Européens. Paris et Berlin cherchent une voie pour rétablir le dialogue avec Moscou tout en soutenant les aspirations du nouveau gouvernement ukrainien à rétablir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Les petits pays d’Europe centrale et orientale craignent de faire les frais des arrangements plus ou moins secrets entre les grandes puissances européennes et Moscou. Ils y verraient une victoire de Vladimir Poutine dont l’objectif, croient-ils, est de diviser l’Europe.

Pourtant, il n’y a pas que la Russie qui s’en prend à l’Europe. Les États-Unis de Donald Trump s’y acharnent autant et avec des moyens bien plus considérables. Le président américain n’a jamais caché son appui au Brexit et son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, où il exaltait le sentiment national, est un appel aux États européens à suivre l’exemple britannique et à sortir de la « prison » européenne.

Washington exerce aussi un chantage économique envers l’Europe à travers l’extraterritorialité du droit américain, qui permet de punir les entreprises étrangères qui investissent dans des pays sous sanctions américaines. Lorsque Washington s’est retiré de l’accord sur le nucléaire iranien et a imposé de nouvelles sanctions, les Européens ont promis de poursuivre leurs relations avec l’Iran. Or, toutes les entreprises européennes ont quitté ce pays, ne voulant pas mettre en danger leurs lucratives relations avec les États-Unis.

Enfin, la froideur qu’affiche le gouvernement américain envers l’OTAN oblige les Européens à une profonde réflexion sur l’avenir de leur sécurité. Une grande partie des élites américaines n’a plus le même attachement politique, culturel et sentimental envers l’Europe que les élites précédentes.

Washington pourrait ne pas maintenir son engagement envers l’Europe, tout simplement parce que ce n’est plus une priorité.

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« Si l’Europe tenait tant aux Kurdes, pourquoi n’est-elle pas allée à leur rescousse ? », demande Jocelyn Coulon.

Emmanuel Macron a bien compris ce qui se joue pour l’Europe, d’où son militantisme diplomatique afin de promouvoir une « autonomie stratégique européenne » qui pourrait être au même niveau que celles des États-Unis et, bientôt, de la Chine. Malheureusement, la plupart des États européens, en particulier ceux d’Europe centrale et orientale, demeurent très réticents face à ce projet. Ils doutent que l’Europe puisse se doter d’une défense collective crédible face aux menaces actuelles et futures.

En fait, plusieurs de ces États travaillent activement à ce que cette indépendance stratégique ne voie jamais le jour. La Pologne, véritable cheval de Troie des États-Unis en Europe, est en première ligne dans ce combat avec son projet de construire à ses frais une base militaire baptisée « Fort Trump » pour y accueillir en permanence des troupes américaines.

La Pologne, les pays baltes et l’Ukraine ont oublié une évidence : leur géographie. Ils ont une frontière commune avec la Russie ou un de ses satellites et non pas avec les États-Unis. Dans cette partie du monde, l’Histoire est tragique.

Les petites nations ne sauveront pas leur peau en s’accrochant à la superpuissance située à une dizaine de milliers de kilomètres. Les Kurdes syriens en savent quelque chose.

Un jour ou l’autre, les Américains partiront et, alors, les nations d’Europe centrale et orientale feront face à leur voisin. L’Europe est leur chance d’éviter d’être aspirés dans la sphère russe.

L’Europe existe. Elle le démontre chaque jour à travers un soft power – élaboration de normes et de règles, subventions, accords commerciaux, aide au développement – aux moyens considérables. Mais l’Europe néglige le hard power, sauf à mener de petites opérations de paix en Afrique. Il lui faudra bien se résoudre à devenir une puissance si elle veut compter dans le monde.

* Chercheur au CERIUM, Jocelyn Coulon a été conseiller politique principal du ministre canadien des Affaires étrangères en 2016-2017.