Dans le débat public, la voiture électrique apparaît souvent comme une panacée qui résoudra à peu près tous les problèmes liés à l’automobile. C’est pourtant un outil qui présente de nombreux angles morts, trop profonds pour en faire l’unique réponse aux enjeux de mobilité.

Christian Savard Christian Savard
Directeur général de Vivre en Ville

L’angle mort le plus évident de l’auto électrique est celui de la congestion. Pare-chocs contre pare-chocs en pleine heure de pointe, l’auto électrique à côté de la vôtre ne vous fait pas gagner de temps.

Électrifier la totalité du parc automobile québécois ne changerait rien au temps perdu dans les transports ni au coût des infrastructures routières que nous élargissons dans le vain espoir de retrouver la fluidité.

Soutenir la dépendance à l’automobile, même électrique, demande beaucoup de kilomètres d’autoroute et de places de stationnement.

Les véhicules électriques n’améliorent pas non plus la sécurité routière. Frappé à 50 km/h, un piéton a toujours le même risque élevé de mourir, y compris face à une voiture électrique. Les autos électriques n’empêchent pas les sorties de route ni les face-à-face. Elles ne garantissent ni la vigilance des conducteurs ni la sécurité des aménagements.

L’électrification des véhicules a un effet positif important sur la balance commerciale, puisqu’un véhicule électrique se recharge auprès d’Hydro-Québec quand les véhicules à essence dépendent d’une énergie importée. Toutefois, ce n’est pas une stratégie de développement économique optimale. En l’absence d’industrie automobile québécoise, chaque véhicule acheté, qu’il soit électrique ou non, constitue une fuite commerciale contraire aux objectifs québécois de création de richesse. En 2018, le Québec a importé pour plus de 12 milliards de dollars d’automobiles et de camions légers.

Un bien privé, jetable

Même électrique, une voiture reste un bien de consommation privé et jetable à la durée de vie limitée. Les 100 000 premiers véhicules électriques coûteront au Québec, juste en subventions à l’achat, 800 millions de dollars. Une somme qui aura disparu de l’économie québécoise d’ici 10, 12 ou 15 ans, quand ces véhicules seront remisés à la fin de leur vie utile. À l’inverse, un métro ou un tramway constitue un actif qui perdure 20, 50, 75 ans. Même le salaire d’un chauffeur est réinvesti dans l’économie québécoise.

Subventionner la voiture électrique pose aussi un problème d’équité. Les acheteurs de véhicules électriques, sans être forcément les plus riches des Québécois, ont généralement des revenus qui les classent dans une catégorie plus aisée que la moyenne.

Qu’il soit électrique ou non, construire un véhicule mobilise une grande quantité de ressources non renouvelables. S’il fallait que la moitié de la planète accède à un taux de motorisation similaire au nôtre, même avec des voitures 100 % électriques, les dommages environnementaux seraient insoutenables.

Les voitures électriques participent, exactement de la même façon que celles à essence, à l’étalement urbain qui consomme en accéléré nos terres agricoles et nos milieux naturels.

Électrifier tous les véhicules d’un nouveau quartier ne ramènera pas les milieux humides détruits pour le créer. Destiné ou non à des autos électriques, un stationnement contribue tout autant à augmenter l’effet d’îlot de chaleur urbain.

Le plus grave, c’est quand l’électrification des transports devient un argument d'écoblanchiment pour justifier la construction de toujours plus de routes, comme le troisième lien à Québec, occultant les nombreux angles morts de la mobilité automobile.

Même électrifié, notre profil de mobilité n’est pas soutenable. Il faut donc travailler à réduire notre usage de la voiture, d’une manière générale. Cela passe par un aménagement du territoire propice à la réduction des distances parcourues, par des investissements en transports collectifs et par des aménagements favorables aux déplacements actifs. La meilleure nouvelle pour la planète, ce n’est pas une voiture électrique de plus, c’est tout simplement une voiture de moins.

Cela étant dit, la voiture n’est pas près de disparaître, et la gravité de la crise climatique oblige à utiliser tous les leviers à notre portée pour réduire le bilan carbone en transport. Il faut donc faire les deux : réduire la dépendance à la voiture et électrifier celles qui restent. Nous proposerons demain quelques pistes pour accélérer le virage vers l’auto électrique, sans perdre de vue les autres enjeux de développement durable.