Mercredi dernier, Andrew Scheer passait son grand oral. Un débat, deux heures, quatre candidats. C’est beaucoup de pression sur les épaules d’un chef de parti, surtout lorsqu’il se livre à l’exercice pour la première fois et qu’il y joue le rêve d’une vie, celui de devenir premier ministre.

Dominic Vallières Dominic Vallières
Conseiller en affaires publiques, l’auteur a œuvré en communication auprès de plusieurs chefs du PQ et du BQ.

Quand un chef prépare un débat, il s’attarde en fait à deux aspects. Il décide quoi dire, comment le dire, pourquoi le dire et quand le dire. C’est dans cette partie que les conseillers sont le plus écoutés. On passe en revue nos positions, les déclarations des adversaires sur tous les sujets abordés, on rédige une déclaration d’ouverture, de fermeture, on répète, on cisèle.

Pour en avoir préparé quelques-uns, je peux dire que nous passons souvent de longues minutes sur une seule phrase.

Le second aspect est beaucoup plus personnel. Un chef est jugé sur qui il est. Cette partie n’appartient pas aux conseillers. C’est la somme de toutes les expériences formatrices depuis des années, qui aboutissent devant des millions de téléspectateurs. On ne devient pas chef de parti en ayant raté toutes les chances qui s’offraient à nous. Andrew Scheer, comme tous les autres chefs, croit à sa bonne étoile.

C’est précisément là que se cache le danger. On peut mal préparer un débat, être trop technique ou trop flou. On peut trop le préparer et inonder les citoyens de chiffres. Une chose est certaine, on apparaîtra sous son vrai visage.

Pour M. Trudeau, le risque est de faire « cassette ». Quand il doit s’expliquer sur un sujet épineux, le premier ministre a tendance à s’enfermer dans une boucle où il répète un message ad nauseam. Pour M. Blanchet, c’est d’être arrogant. Quand il est attaqué, son visage se ferme, se durcit, son ton change.

Malgré un bon débat, on a entendu la cassette de M. Trudeau et malgré sa victoire, on a aussi entrevu le ton sec de M. Blanchet. Peu importent les heures passées à répéter, rien ne changera ces traits.

M. Scheer, lui, a donné ses réponses dans une langue qu’il ne maîtrise pas. Mais ça ne nous a pas empêchés de le voir sous son vrai jour. Il n’aime pas la bataille. Ni en français ni en anglais. Il ne corrigeait pas ses adversaires ou ne tentait pas de recadrer des questions qui lui étaient posées par l’animateur. Et il avait un problème.

Il savait que pour préserver ses chances de gouvernement, il devait faire des gains au Québec et que pour en faire, s’afficher pro-vie à heure de grande écoute n’était pas le chemin le plus facile.

Il a tenté de cacher le fond de sa pensée et le Québec entier a deviné son malaise.

Il y a pourtant des précédents. En 1981, en pleine campagne présidentielle française, François Mitterrand annonce qu’il est contre la peine de mort, alors que les sondages montrent qu’une majorité de Français est pour. Il a cette phrase qui devrait guider M. Scheer pour le reste de la campagne : « Je demande une majorité de suffrages, mais je ne la demande pas dans le secret de ma pensée. »

Il reste deux débats à M. Scheer pour redresser sa barque. Sauf que le format sera différent, que deux autres chefs, Mme May et M. Bernier, seront présents, qu’ils lui enlèveront du temps de parole et qu’ils l’attaqueront de front. Sa meilleure chance de gagner le cœur des Québécois était mercredi dernier et il l’a ratée. Lorsqu’il se retrouvera de nouveau entouré de ses conseillers pour préparer les débats de lundi et de jeudi, M. Scheer repassera encore ses notes et écoutera ce que son équipe aura à lui dire. Mais il aura appris une leçon : la caméra est un excellent révélateur, qu’on débatte dans notre langue, ou pas. À lui de se gouverner en conséquence.