La 43e campagne électorale fédérale est déclenchée depuis peu et les candidats misent plus que jamais sur les médias sociaux. Ce sont après tout des outils abordables qui permettent de rejoindre une grande partie de la population et d’effectuer du microciblage particulièrement efficace. 

Katherine V.R. Sullivan Katherine V.R. Sullivan
Candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal

Ces plateformes numériques comportent évidemment plusieurs avantages pour les citoyens, tels qu’une plus grande accessibilité à l’information et à l’actualité, ainsi qu’aux journalistes et aux acteurs politiques. En ce sens, il est possible de suivre le feu de l’action sur des plateformes numériques, comme Twitter, de plusieurs manières, soit à l’aide de mots-clics, tels que #cdnpoli ou #elxn43, ou en s’abonnant aux comptes de personnalités politiques.

Cette accessibilité à l’information est d’ailleurs un élément (parmi tant d’autres) ayant inspiré de l’optimisme démocratique envers l’utilisation des médias sociaux. En effet, la recherche en science politique suggère qu’un électeur moyennement informé aurait tendance à « mieux » voter en lien avec ses valeurs et ses préférences politiques.

Il m’apparaît donc inquiétant que des chefs de parti misent sur leurs plateformes numériques afin d’offrir leur point de vue sur certains enjeux politiques, car les fonctionnalités des médias sociaux font en sorte qu’il est possible de se construire un réseau social selon ses préférences politiques et d’ignorer toute information qui contredit nos croyances.

Ces œillères informationnelles peuvent être problématiques pour plusieurs raisons, dont la création d’une réalité politique alternative.

Cette stratégie peut devenir particulièrement toxique lorsqu’elle s’inspire du gaslighting (ou détournement cognitif), c’est-à-dire la manipulation d’abonnés de manière à présenter des informations différemment dans le but de les faire douter de leur mémoire et de leur perception d’une situation. Ainsi, un citoyen n’étant abonné qu’à des comptes d’utilisateurs ayant les mêmes opinions que lui peut avoir une perception complètement différente d’une situation politique.

Les chefs et la crise climatique

Un exemple particulièrement saillant est celui du discours des chefs de parti sur la crise climatique sur Twitter. Depuis le début du mois, Justin Trudeau a mentionné l’environnement à quelques reprises sur cette plateforme, tandis que Jagmeet Singh a souligné le travail de Greta Thunberg et cité le témoignage d’une mère inquiète afin de présenter ses promesses électorales en lien avec l’environnement.

Au Bloc québécois, Yves-François Blanchet, se concentrant surtout sur la laïcité, a mentionné l’environnement une dizaine de fois. Cette première réalité politique numérique suggère que l’environnement est un enjeu sérieux et réel, mais elle s’éloigne des résultats du rapport rédigé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. C’est, sans surprise, le fil Twitter d’Elizabeth May qui semble s’y rapprocher le plus, en consacrant près d’une centaine de gazouillis à l’importance de s’attaquer rapidement à la crise climatique.

En examinant le fil Twitter d’Andrew Scheer, on peut noter des compromis entre enjeux environnementaux et enjeux économiques.

En effet, M. Scheer a publié un tweet portant sur l’importance de protéger les cours d’eau, mais il a publié plusieurs tweets encourageant les secteurs pétrolier et gazier, tout en critiquant énormément la taxe sur le carbone au nom des enjeux économiques (mais en omettant d’inclure les enjeux environnementaux s’y rattachant).

Maxime Bernier est le chef de parti ayant créé le discours politique numérique alternatif le plus marquant en niant l’existence même d’une urgence climatique, en encourageant les secteurs pétrolier et gazier et en critiquant ouvertement la militante Greta Thunberg. En effet, il mentionne l’environnement ou un enjeu en lien avec la crise climatique près d’une centaine de fois entre le 1er septembre et le déclenchement des élections, soit près du même nombre de tweets portant sur l’environnement qu’Elizabeth May.

Enfin, il me semble particulièrement ironique que le chef d’un parti organisant un événement portant sur la liberté d’expression à la fin du mois de septembre soit si motivé à convaincre l’électorat de l’absence d’une crise climatique.