Dans un sondage de la Société de transport de Montréal (STM), on m’a demandé d’évaluer mon sentiment de sécurité au cours de mon dernier trajet sur une échelle de 1 à 10. J’ai mis 10 : je me sens toujours en sécurité dans les transports en commun, mais c’est parce que je suis né avec le bon privilège, celui d’être un garçon.

Francis Duval Francis Duval
Montréal

J’ai pris le bus et le métro à toute heure, partout sur l’île (Dieu sait que ça peut être long longtemps, l’autobus à Rivière-des-Prairies), et j’ai vu toutes sortes de choses : des gens qui mangent, des gens qui se chicanent, des gens qui quêtent, des gens qui prennent de la drogue, des gens qui se battent. Je n’ai pas aimé toutes mes expériences, mais je n’ai jamais craint pour ma sécurité. Jamais n’ai-je eu peur qu’on s’en prenne à moi.

Ma copine, elle, n’a pas la même chance que moi. Le même jour, elle est allée travailler en transports en commun.

Cette journée-là, un homme s’est laissé tomber sur elle et en a profité pour lui agripper les seins. Cinq bonnes secondes où l’on te prend par surprise, où l’on brise ta bulle, où l’on s’approprie ton corps. Ça désoriente et ça choque.

Elle m’a tout de suite écrit, je l’ai rejointe. Ironiquement, c’est sur ce trajet que j’ai rempli le sondage. Je suis arrivé alors qu’elle donnait sa déposition à un policier. J’ai lu beaucoup d’histoires tristes de femmes qui ont eu de mauvaises expériences lors de dénonciations d’agressions sexuelles, mais ma copine a été bien prise en charge. Le policier a été doux, il a pris son temps, il était compréhensif. On l’a rappelée le lendemain pour faire un suivi, s’assurer qu’elle n’aillait pas trop mal considérant la situation.

Dénoncer

C’est un petit baume dans cette situation malheureuse, mais je ne décolère pas. Elle vit des injustices auxquelles je ne ferai jamais face. Je ne me fais pas prendre les fesses en traversant la rue. Je ne me fais pas suivre et aborder dans des lieux publics les journées où je décide de porter un short. Je ne me fais pas aborder dans le métro (trois fois durant le même trajet !) la journée où je décide que je m’habille de façon plus légère parce qu’il fait chaud.

Et je ne peux rien faire, donc je prends le temps de dénoncer. Ce serait chouette que les hommes arrêtent de s’approprier le corps des femmes, les laissent vivre sans qu’elles aient à se demander si leur chandail de laine est assez couvrant ou si le fait de mettre un soutien-gorge léger attirerait trop l’attention. C’est une base pour être libre en public, mais la moitié de la population n’en bénéficie pas.