Il serait sans doute tentant de voir dans l’acquisition de V un nouvel épisode de la « guerre » que se livrent depuis des années Bell Média et Québecor, les deux piliers de la radiodiffusion privée francophone du pays, mais aussi des services intégrés de télédistribution, de téléphonie mobile et d’accès internet. Malgré les apparences, cette lecture emprunte un raccourci un peu trop simpliste et ne peut résister à l’analyse des enjeux en cause.

André Provencher André Provencher
Expert-conseil, industries créatives et médias

Mais avant de plonger dans cette revue des enjeux, tranchons tout de suite la question qui tue : la confirmation de la transaction entre Bell Média et V est souhaitable, apparaît pleinement justifiée, tombe sous le sens de l’ère numérique et est à l’avantage très net du système canadien de radiodiffusion francophone et de l’intérêt public.

Le CRTC et le Bureau de la concurrence seront appelés à l’examiner et à l’approuver, peut-être sous certaines conditions. Mais ni l’un ni l’autre ne devrait s’y opposer sur le fond.

Synergies intéressantes

L’écosystème de la radiodiffusion francophone, déjà défié par la multiplication des offres de programmation directement aux consommateurs et par l’intérêt grandissant que ceux-ci leur prêtent, présente de plus en plus de signes de grande vulnérabilité. Malgré de très louables efforts de la famille Rémillard, qui est parvenue au cours de la dernière décennie à arrêter la déroute de son ancêtre TQS et à creuser une niche intéressante pour la chaîne V, les perspectives à l’ère numérique éliminaient toute possibilité de croissance, se résumant plutôt à une stratégie de résistance ou d’alliance. Maxime Rémillard, entrepreneur clairvoyant et héros obscur de la renaissance de TQS-V, a assurément choisi la bonne en acceptant l’offre de Bell Média.

L’acquéreur de V offre le potentiel de synergies opérationnelles intéressantes, susceptibles d’entraîner une réduction sensible des coûts d’exploitation et d’améliorer la rentabilité de la plus vulnérable des chaînes francophones. C’est déjà un avantage indéniable et significatif.

Cela dit, les principaux bénéfices stratégiques recherchés par Bell Média devraient concerner l’intégration des services de programmation et la diffusion multiplateforme des contenus.

Les coûts de production et d’acquisition de programmes de pointe devenant de plus en plus onéreux, par exemple pour les séries de fiction à grand déploiement, on peut également anticiper la volonté de Bell Média d’intensifier le trafic sur sa passerelle de convergence entre ses chaînes anglophones et francophones.

Bell Média a pressé le pas dans la dernière année pour aligner les choix de programmation de Vrak et de Super Écran sur ceux de leurs vis-à-vis du ROC (Rest of Canada). Ainsi, des séries à grand budget comme Transplant, la plus ambitieuse jamais tournée à Montréal, et The Launch, où apparaît Marie-Mai, se sont insérées dans la programmation courante ou à venir de Vrak.

Ces rapports de convergence devraient avoir pour effet de ramener la fiction sur les ondes de V, soit en version doublée, soit à la suite d’actions concertées impliquant V et les services francophones de Bell Média. Dans les deux cas, les créateurs et les producteurs québécois de contenus devraient trouver dans la transaction une occasion nouvelle de mettre en valeur leur plein potentiel et de renouer avec des projets plus ambitieux.

Bien au-delà de la rivalité parfois incendiaire entre Québecor et Bell Média, l’avenir des services de programmation, partout sur la planète, se joue inévitablement sur le mode alliance, consolidation et internationalisation.

Groupe TVA a déjà montré quelques cartes de son jeu en ajoutant à ses actifs les chaînes Évasion et Zeste, MELS, une portion importante de QuébéComm et Incendo, qui lui ouvre les portes du marché des contenus anglophones et de la distribution internationale. Bell Média choisit d’abord de renforcer sa position sur le marché canadien des programmes, dans les deux langues du pays. Cette approche peut être irritante pour quelques autres acteurs de l’écosystème de la radiodiffusion, mais elle améliore certainement la capacité des séries canadiennes de rivaliser avec les propositions des services étrangers distribués sur l’internet.

Des réalités incontournables

Dans le passé, les créateurs et les autres acteurs de la télévision francophone se sont souvent rabattus sur le talent et l’ingéniosité pour ériger un star système performant qui monopolisait l’intérêt et la fidélité des téléspectateurs. Le talent et le savoir-faire sont toujours présents, mais ils doivent maintenant composer avec des réalités incontournables du marché francophone.

Le handicap fondamental d’une démographie trop faible gruge depuis des années la capacité de concurrencer, particulièrement chez les plus jeunes, les contenus sans frontières qui circulent sur l’internet. 

Les marches vers l’internationalisation des contenus francophones sont encore difficiles à gravir, et il est en ce sens heureux que les acteurs du système canadien choisissent de s’allier entre eux.

Vouloir faire l’économie des alliances et de la consolidation, tant du côté des diffuseurs que de celui des créateurs et des producteurs, est dans le contexte d’aujourd’hui illusoire, presque suicidaire. Les acteurs de la nouvelle économie des médias linéaires et numériques doivent être stratégiquement et financièrement forts et solides.