La production francophone peine à adapter ses modèles d’affaires à la nouvelle conjoncture.

André Provencher André Provencher
Expert-conseil, médias et industries créatives

L’air de rien, deux entreprises majeures de l’industrie audiovisuelle montréalaise ont changé de mains au cours des derniers mois, dans la mouvance des grandes restructurations d’entreprises à l’échelle mondiale.

Motivé par l’effet Netflix et la prolifération des offres numériques, le secteur est désormais habité par des groupes tentaculaires, qui n’en finissent plus de s’accoupler à coup de dizaines de milliards. Se trouvent en jeu des positions favorables sur un marché des contenus audiovisuels en pleine explosion partout sur la planète.

Curieusement, l’industrie québécoise demeure engourdie face à cette tendance vers la consolidation.

Les mouvements de capitaux qu’on observe à répétition ailleurs sont ici réservés et anecdotiques. Pourtant, sur le plan économique, peu d’entreprises québécoises paraissent en situation de force pour faire face aux nombreux défis de l’ère numérique. Celles-ci, pour la plupart, sont plutôt montrées du doigt pour la faiblesse de leurs assises financières et leur timidité sur la scène internationale.

Alors surviennent deux transactions totalement inattendues, tant par leurs cibles d’acquisition que par le profil des acquéreurs. Deux producteurs montréalais de téléfilms et téléséries anglophones, méconnus du public, mais importants par leurs volumes d’affaires, s’acoquinent avec des groupes de radiodiffusion. TVA dans le cas d’Incendo, et le français TF1, à travers sa filiale Newen, dans celui de Reel One/Première Bobine.

Il est curieux que les récentes emplettes de TVA et de Newen aient retenu aussi peu l’attention des médias, tant elles brisent le plafond de verre de l’intégration d’entreprises indépendantes à des groupes de radiodiffusion, en principe inadmissibles à l’aide fiscale et aux autres mesures de soutien public ou quasi public. Il faut préciser ici que la transaction entre Newen et Reel One demeure soumise à l’examen de Patrimoine Canada. Quoi qu’il en soit, la logique et le bien-fondé de ces acquisitions peuvent très bien être défendus. Car elles incarnent chacune des mérites évidents.

Des modèle d'affaires bien différents

Elles font d’abord prendre conscience de l’existence d’un secteur audiovisuel anglophone de très bonne tenue à Montréal. Le nombre d'acteurs y est limité, mais leur importance économique est significative. Leur volume d’affaires combiné doit frôler les 200 millions de dollars annuellement. Mais ce qui caractérise davantage ces entreprises et définit leur forte valeur stratégique, c’est leur modèle d’affaires construit sur l’exportation et les liens historiques solides qu’elles ont pu établir avec le marché américain. Pas étonnant dès lors qu’elles deviennent la cible de groupes intégrés impatients de s’installer sur le marché anglo-saxon pour soutenir leur croissance et étendre leur rayonnement à l’ensemble de la planète.

Malheureusement, le secteur audiovisuel francophone du Québec se profile de manière nettement moins favorable pour des investisseurs.

Celui-ci est tourné pour l’essentiel vers le marché intérieur et son tissu industriel souffre dans l’ensemble de malnutrition financière. Tout n’est pas sombre, bien entendu. L’industrie montre aussi des modèles d’entrepreneuriat qui se distinguent par leur vision, leur audace et leur capacité d’innovation. Mais le fait demeure que l’audiovisuel francophone représente un attrait mitigé pour des investisseurs, tant les modèles d’affaires peinent à s’adapter à la nouvelle conjoncture des marchés.

Pour les gouvernements qui s’intéressent à l’économie des industries créatives et à l’affirmation culturelle, il y a là une occasion de réforme à saisir. D’autant plus qu’ils agissent traditionnellement comme le poumon financier du secteur.

À mon humble avis, les gouvernements doivent revoir rapidement leur modèle d’intervention, et guider par leurs politiques la mise en place de structures industrielles robustes et ambitieuses, canalisant une puissance créative unique, enrichissant notre patrimoine d’idées et de propriétés intellectuelles à forte valeur d’exportation. Les exemples abondent à l’étranger, dans des pays aussi minuscules que l’Islande, qui démontrent le lien de cause à effet entre l’ingéniosité financière et la vitalité culturelle d’une société.