Professeur à l’UQAM de 1978 à 2017, le sémiologue Charles Perraton (1948-2019) s’est éteint le 5 juillet dernier à l’âge de 70 ans. Il m’a semblé nécessaire de revenir sur cette carrière exemplaire, témoignant d’une vision de la recherche et de l’engagement qui devrait être au cœur de la mission de l’université québécoise.

Jonathan Livernois Jonathan Livernois
Professeur agrégé au département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval

Diplômé du collège Sainte-Marie au moment même où celui-ci devient l’une des composantes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Charles Perraton est aussitôt chargé de cours au programme de design de l’environnement de cette nouvelle institution. Titulaire d’un DEA en sociologie (Université d’Aix-en-Provence) et d’une maîtrise en aménagement (Université de Montréal), il devient professeur au département de design en 1978, avant d’être intégré au département des communications en 1982 — il obtiendra un Ph. D. en sémiologie en 1988. Ce dernier département de l’UQAM a été un vivier extraordinaire de journalistes, d’animateurs et de consciences agissantes de la société québécoise. La figure tutélaire du professeur Pierre Bourgault se profile à l’horizon, bien sûr, souvent seule. Pourtant, l’efficace de la parole sur l’agora s’est aussi développée, au Québec, grâce à des recherches que je qualifierais de « fondamentales », comme celles que Charles Perraton a consacrées aux espaces, aux hétéropies, aux places publiques (comme celle du Complexe Desjardins, à laquelle il a consacré sa thèse de doctorat), au cinéma, à la formation des subjectivités et des identités en rapport avec ces lieux, aux jeux vidéo.

Je retiens notamment cette fascinante et étonnante comparaison entre Metropolis de Fritz Lang et Pour la suite du monde de Michel Brault, Marcel Carrière et Pierre Perrault dans l’un des Cahiers du Groupe d’études et de recherches en sémiotique des espaces (GERSE) de l’UQAM, que Charles Perraton a longtemps animés.

Sensible à l’idée d’une mission universitaire extra-muros, il a également été un témoin important du procès de Claude Robinson, mettant à profit ses outils de sémiologue pour comparer les œuvres au cœur du litige.

Jonathan Livernois

Ce qui a largement contribué à la pertinence et à l’originalité du parcours de Charles Perraton est sans contredit l’apport de la philosophie à ses travaux. Étudiant de Michel Foucault, de Jean-François Lyotard et de Gilles Deleuze au milieu des années 70, Charles Perraton abordait la philosophie un peu à la manière de ce dernier.

Pour reprendre les mots de Foucault à propos de Deleuze, la philosophie était chez lui comme un théâtre où les philosophes de toutes les époques, masqués, interagissent, se jouent des anachronismes, créent une pensée « bondissante, dansante devant nous ». William James, Michel Foucault, les stoïciens, Roland Barthes, Gilles Deleuze : c’est à partir de cet univers réflexif hétérodoxe que Charles Perraton a cherché à mieux comprendre la communication et l’espace entre les hommes, lequel est toujours lieux de pouvoir. Et puisque l’engagement intellectuel était complet, c’est aussi chez les philosophes que Charles Perraton a voulu mieux comprendre l’inéluctable, sa propre fin. Cela, il l’a fait stoïquement. Comme il l’avait fait, aussi, pour plusieurs de ses proches, qu’il a accompagnés jusqu’à la fin.

J’ai connu cet homme ailleurs qu’à l’université. Il était le beau-père de mon meilleur ami. Je l’ai rencontré à un âge — 17 ou 18 ans — où ce qui nous forme a quelque chose de l’infrastructure intellectuelle d’une vie.

Il m’a fait découvrir et comprendre ce qu’était l’université, le monde des idées. Sans effets de cape. Sans jamais réduire la philosophie à une série d’outils argumentatifs qui coupent court à la discussion. Bien au contraire.

Jonathan Livernois

Je lui saurai toujours gré de m’avoir permis d’approcher des univers complexes à la manière du lecteur de bonne volonté. Je pense surtout à l’œuvre de Michel Foucault, à commencer par ce texte, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », que je donne encore à lire à mes étudiants et que Charles m’a donné à lire, il y a de cela 20 ans.

Je retiens aussi de Charles Perraton la figure du professeur. Le modèle d’un universitaire généreux (pour ses étudiants, notamment), avide de donner du sens aux choses et aux lieux. Et quand il n’y a pas de sens à donner aux choses, on peut à bon droit s’en indigner. Contester. C’est l’essentiel de la mission universitaire, me semble-t-il. Charles Perraton l’a parfaitement incarnée.

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