Pendant plus de quatre décennies, j’ai enseigné à l’Université de Montréal avec une kippa sur la tête – aucun effet sur mes étudiants, aucun converti au judaïsme. Même quand j’enseignais l’histoire des juifs – toujours aucune conversion. Peut-être les âmes de mes étudiants étaient-elles déjà endurcies par la laïcité de l’école secondaire et du cégep.

Yakov M. Rabkin Yakov M. Rabkin
Professeur émérite à l’Université de Montréal

J’ai téléphoné à un vieux copain qui enseigne, lui aussi depuis des décennies, à l’école primaire. En plus d’une kippa, il y porte une barbe, voire des péoth, ou « papillotes », ce signe vraiment religieux qu’impose Lévitique 19, 27. Lui non plus ne peut compter aucune âme séduite par son apparence pourtant explicitement juive orthodoxe.

Peut-être que le message religieux de la kippa n’est pas suffisamment clair. Après tout, les cardinaux la portent également. L’étudiant ne sait alors à quelle religion se convertir.

Cette même confusion risque également d’empêcher l’application de la nouvelle loi. Adoptée par l’Assemblée nationale, elle doit répondre à un problème grave et réel si le gouvernement est allé jusqu’à invoquer la disposition dérogatoire afin de contourner les chartes de droits. Il faut classer les couvre-chefs et autres signes potentiellement religieux et fournir des renseignements précis aux employés de l’État chargés d’appliquer la loi.

Pour que personne n’échappe à la loi 21, il est urgent de mettre en place une Régie de signalisation religieuse.

La Régie dressera une liste exhaustive et interprétative des signes que les personnes en position d’autorité risquent d’arborer. En plus, la Régie organisera au sein de chaque institution publique un Comité de défense de la laïcité composé d’experts en la matière afin de trancher ce genre de problème.

Si une enseignante ou un juge est appréhendé avec un couvre-chef dans l’exercice de ses fonctions, il est important de mener une enquête afin de décider si l’objet a été placé sur la tête pour des raisons religieuses, médicales (un certificat signé par un médecin sera requis) ou simplement esthétiques. Certains signes ont à la fois une signification religieuse et politique : plusieurs drapeaux, dont le drapeau québécois, mais curieusement pas celui du Vatican, exhibent une croix.

Le Comité de défense de la laïcité aura alors la tâche d’interroger les suspects pour mettre en évidence les vraies raisons de leur comportement potentiellement illégal.

Ces structures créeront de nouveaux emplois. Les universités, au moins celles qui ne se sont pas opposées à la loi 21, ouvriront de nouveaux programmes de formation de cadres en « inquisition des comportements potentiellement religieux » et nos maisons d’édition publieront des nouveaux bréviaires qui permettront aux citoyens d’identifier et de dénoncer ceux qui osent transgresser la loi.

Il faut organiser des voyages d’études à Montréal pour les défenseurs de la laïcité afin de permettre à ceux qui habitent dans des régions démunies en manifestations religieuses autres que celles de l’Église catholique d’observer les musulmans pratiquants, les hassidim, les sikhs et autres barricadés autour du mont Royal. On pourrait ainsi renforcer la vigilance contre la propagation de la foi qui pourrait se cacher sous un foulard Hermès, une casquette de baseball ou une barbe d’apparence innocente.

Certains diront que la Régie et les Comités de défense de la laïcité risquent de coûter trop cher aux contribuables, dont la majorité, rappelons-le, appuient l’initiative caquiste. En fait, ces nouvelles institutions ne devraient rien coûter. Le gouvernement n’a qu’à abolir les subventions aux écoles privées confessionnelles, dont 86 % des élèves fréquentent les écoles catholiques, et utiliser les millions ainsi épargnés pour financer les nouvelles structures de défense de la laïcité. En plus, cette mesure fera éteindre les rumeurs, sans doute malveillantes et infondées, que la loi 21 vise surtout les religions minoritaires.