Le 7 juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté une motion unanime demandant que la nouvelle Entente Canada-Québec en itinérance respecte les orientations québécoises. Cette motion a souligné la nécessité que les fonds fédéraux de 2,2 milliards de dollars annoncés sur 10 ans pour le programme Vers un chez-soi permettent de soutenir une diversité d’actions en itinérance. Cette nouvelle entente sera déterminante puisqu’elle balisera le déploiement de ces investissements qui seront plus que nécessaires.

Jimena Michea et Pierre Gaudreau
Respectivement coordonnatrice du Regroupement pour l’aide aux itinérants et itinérantes de Québec, et directeur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal

Différents indicateurs de l’itinérance, dont la fréquentation accrue des places d’hébergement, démontrent en effet que celle-ci est croissante. Ainsi plus de 35 000 refus par manque de place ont dû être effectués pour l’année 2018-2019 dans six maisons d’hébergement pour femmes à Montréal, et les différentes ressources à Québec vivent aussi une pression sans précédent.

Les fonds fédéraux pourront aider à renforcer le soutien aux actions dans les refuges, les espaces d’hébergement et les logements, mais aussi dans les centres de jour et les ressources en santé mentale, en toxicomanie et en travail de rue.

Pour une approche globale

Avec ces investissements supplémentaires, le gouvernement canadien s’engage à réduire l’itinérance chronique de moitié, un objectif auquel il est difficile de s’opposer. Mais au-delà des nombres, l’enjeu de la lutte contre l’itinérance au Québec réside davantage dans le choix des orientations et des stratégies à adopter pour y parvenir.

Les organismes communautaires ont développé une variété d’actions pour prévenir et réduire l’itinérance, agissant tant au niveau des causes de ce phénomène que des solutions à adopter.

Cette approche globale s’est cristallisée dans la Politique en itinérance adoptée au Québec en 2014.

Dans la motion adoptée, les élus de l’Assemblée nationale réitèrent l’importance d’agir sur les « cinq axes d’intervention prioritaires : le logement, les services de santé et les services sociaux, le revenu, l’éducation et l’insertion sociale et socioprofessionnelle, la cohabitation sociale et les enjeux liés à la judiciarisation », et la nécessité que les fonds fédéraux convergent en ce sens.

Des fonds plus que pertinents

C’est depuis 1999 que le gouvernement fédéral investit par l’entremise de différents programmes dans la lutte contre l’itinérance. Grâce à une première entente Canada-Québec conclue en 2001, ces fonds ont pu se déployer dans le respect des orientations québécoises. À Québec et à Montréal, mais aussi dans une dizaine d’autres villes, des exercices de planification communautaire effectués sur une base régulière permettent d’identifier les besoins, de cibler les priorités et de recommander le financement. Des choix stratégiques découlent de cette planification, privilégiant des actions en hébergement, en logement, en prévention et toujours auprès des différentes populations touchées.

Alors que des fonds doublés sont annoncés pour Vers un chez-soi, il est essentiel qu’ils continuent d’être affectés selon cette approche globale et ce processus communautaire qui en ont fait la force de la lutte contre l’itinérance au Québec. Car si l’itinérance n’a pas été éliminée grâce à ces investissements, ceux-ci ont permis de faire reculer le phénomène et d’éviter à des milliers de personnes d’en faire les frais.

Pour qui le chez-soi ?

Avec son programme Vers un chez-soi, le gouvernement fédéral vise à créer des systèmes d’accès coordonné aux services dans les communautés. Dans le cadre de la politique adoptée au Québec, des comités directeurs régionaux de lutte contre l’itinérance sont déjà en place et la concertation des organismes existe depuis longtemps. Il faut prioritairement mettre les structures locales à profit afin de bénéficier du travail de concertation en place depuis 1999.

Selon les orientations fédérales, la mise en place de ces systèmes d’accès coordonné serait soutenue par l’implantation d’un système de gestion informatisé incluant une « liste commune de clients prioritaires »…

Comme membres du Comité consultatif fédéral en itinérance, nous avons signé en mars 2018 une note dissidente signifiant que « [cette] approche nous apparaît dangereuse et contre-productive pour le développement et le maintien de liens avec une partie importante des personnes en situation d’itinérance ». Par exemple, des responsables de ressources d’hébergement pour femmes disent non seulement que plusieurs femmes ne voudront pas donner leur nom, mais qu’elles ne voudront pas aller dans une ressource qui le demanderait.

La mise en place des systèmes voulus par Ottawa fait craindre que les populations visées par les fonds fédéraux soient restreintes.

Alors que le dénombrement des personnes en situation d’itinérance fera office d’instrument de mesure des résultats des investissements fédéraux, les limites de cet exercice confirment cette crainte. De nombreuses personnes en situation d’itinérance cachée échappent à ce portrait imparfait, dont en grande partie des femmes, mais aussi des hommes et des jeunes.

Une bonne entente qui presse

Tant à Québec qu’à Montréal, différents indicateurs de l’itinérance, dont la fréquentation accrue des places d’hébergement, démontrent que celle-ci est croissante. Il est pressant que les deux gouvernements concluent une entente qui permettra de consolider et d’accroître les réponses apportées aux différents besoins des personnes itinérantes.

Dès cet été, avant les élections fédérales, la signature d’une entente Canada-Québec permettrait de clarifier les orientations des investissements fédéraux. L’Assemblée nationale a bien ouvert la voie pour celle-ci, avec la motion proposée par le député d’Hochelaga-Maisonneuve, Alexandre Leduc. Là comme ailleurs au Québec, il est pressant que ces fonds soient déployés !