En utilisant le mot « génocide » à plus d’une centaine de reprises dans son rapport, les commissaires de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ont certainement voulu bien faire.

Marc-André Cyr  Marc-André Cyr 
Docteur en science politique, l’auteur a écrit une thèse portant sur la philosophie politique autochtone

Comme elles l’écrivent, elles désiraient utiliser des « termes crus » sans lesquels on nierait les « vérités » des victimes. Il s’agissait à coup sûr d’une manière d’attirer l’attention des autorités sur la gravité de l’injustice et les souffrances qu’elle continue de provoquer.

On pourrait sans doute critiquer l’utilisation ambiguë que font les commissaires du terme « génocide ». Si le concept est bien défini dans le rapport, elles semblent confondre plusieurs niveaux de lecture : la longue histoire des autochtones, le sort spécifique des femmes dans cette histoire et celles qui sont aujourd’hui disparues.

Mais le problème est plutôt ailleurs. Il réside dans la sacralisation du terme « génocide » par la société à qui est adressé le rapport.

Avec raison, les commissaires ont voulu marquer au fer rouge la mémoire du Canada, un État responsable des pires atrocités possibles et imaginables à l’égard des autochtones. Sans doute ignoraient-elles qu’elles allaient ainsi profaner la mémoire officielle de la modernité.

La mémoire sacrée

En Occident, un génocide, c’est la Shoah, la mémoire d’Auschwitz, l’Holocauste — avec un « H » majuscule pour bien souligner son irréductibilité. Cet événement est littéralement une pièce de la matrice du récit occidental. Le génocide, c’est le « mal » absolu. C’est l’anti-Occident, l’anti-démocratie, l’anti-modernité. En bref, c’est l’enfer…

Peu importe que les démocraties aient activement ou passivement encouragé son avènement, l’Holocauste représente la négation radicale de notre modernité. Les camps de concentration, Hitler, les SS : tout ce bagage culturel participe à nommer le mal extrême et à s’en expier.

Cette aura maléfique autour de ces événements tragiques participe à les rejeter hors du temps de l’histoire. On peut certes parler de l’Holocauste, mais dans des termes très stricts confirmant obligatoirement le statut des victimes (le plus souvent passives) et des bourreaux (plus ou moins monstrueux). Comme s’il était impossible de séparer « explication » et « justification », la mémoire de l’horreur devient ainsi sacralisée, réifiée en la mémoire des États qui auraient éliminé ce monstre venu d’ailleurs.

Cette sacralisation du passé participe à le rendre rationnellement insondable. Le génocide devient ainsi le prolongement de l’irrationnel et de la monstruosité pure.

Il ne saurait être l’extension extrême d’un problème intérieur à la société moderne occidentale. Il est et doit rester son revers et son antithèse. 

Sans grande surprise, c’est également le regard que l’on porte sur les attentats terroristes commis par les suprémacistes blancs ; ce sont des « fous », des « détraqués ». Leurs actions n’auraient rien à voir avec le monde réel. La droite québécoise a su nous le rappeler lors de l’attentat antimusulman commis à Québec en 2017.

Partant de cette croyance quasiment religieuse, la mémoire de l’Holocauste participe à rendre le statu quo acceptable et raisonnable. Il devient incommensurable avec l’histoire réelle et la violence qui l’accompagne. On saura vous le rappeler. Le colonialisme, ce n’est pas l’Holocauste. Le Timor oriental, ce n’est pas l’Holocauste. La Palestine, ce n’est pas l’Holocauste. Guantánamo, ce n’est pas l’Holocauste. Et la situation des femmes autochtones du Canada, ce n’est pas l’Holocauste.

En utilisant ce terme, les commissaires ont certainement fourni des armes à leurs adversaires. Elles n’ont toutefois pas péché par excès.

La destruction des sociétés autochtones est le socle sur lequel s’est posé l’État en Amérique. Contrairement à la Shoah ou au génocide rwandais, il est toutefois impossible de balancer ces événements hors du temps et de l’espace occidental. Ils collent à la peau de nos démocraties. Autrement dit, ici, chez nous, c’est du « bien », du progrès et de la démocratie qu’est né le « mal ». On ne peut nier ce fait sans revisiter l’histoire de manière fort malhonnête ; on ne peut l’accepter sans dynamiter le mythe d’un Canada pacifique et tolérant.

Dans son sens le plus religieux qui soit, les commissaires ont commis un authentique péché. Elles nous ont rappelé que l’histoire avait bel et bien eu lieu, non pas dans le ciel du paradis démocratique ou dans les bas-fonds de l’enfer totalitaire, mais ici, sous nos pieds. Quelque part entre le « bien » et le « mal ».