Des travailleurs syndiqués des résidences privées pour aînés sonnent le gong et se préparent à rentrer en grève.

Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Cette intention prend racine dans un contexte porteur de défis qui se jouent sur trois fronts : un alourdissement actuel de la clientèle, l’accueil des boomers bientôt en perte d’autonomie et la mobilisation d’une main-d’œuvre sous-payée en nombre insuffisant.

Selon un rapport de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) publié en 2018, le Québec compte près de 1300 résidences privées pour aînés (RPA) qui logent environ 120 000 résidants autonomes ou semi-autonomes. Ceux-ci assument un loyer mensuel moyen de 1729 $. Environ les deux tiers d’entre eux habitent des résidences de 100 unités ou plus aptes à leur fournir un minimum de services, tels que l’accès à un professionnel de la santé, que les résidences de taille plus petite n’ont généralement pas. La clientèle, dont l’âge moyen est de 84 ans, est vieillissante. Ainsi, de 10 % à 16 % des résidants, selon les régions du Québec, ont besoin de soins assidus, c’est-à-dire une heure et demie par jour, alors que leur état de santé peut en nécessiter davantage.

Vieillir selon les lois du marché

Un taux d’inoccupation de 6,2 % crée une certaine compétition entre les propriétaires pour capter la clientèle. Mais cette situation peut inciter les propriétaires à garder en résidence privée certains clients dont l’état de santé nécessiterait qu’ils soient diriger vers des centres aptes à prendre soin d’eux correctement, craignant de ne pouvoir relouer l’unité laissée vacante. Entre-temps, des employeurs éprouvent des difficultés financières alors que d’autres déclarent des profits impressionnants dans un monde de vieillissement livré aux lois du marché.

C’est dans ce contexte singulier que les travailleurs des RPA gagnent actuellement à peine plus que le salaire minimum juxtaposé à des conditions normatives de travail qui ne sont guère plus alléchantes. Par conséquent, ils recherchent souvent un second emploi pour arrondir les fins de mois.

Dans l’espoir d’améliorer leur sort, une partie d’entre eux s’est syndicalisée. Certes, une négociation collective efficace supposerait la mise en place de rencontres bipartites au niveau sectoriel. Mais les employeurs y opposent un refus catégorique. Il y a donc autant d’unités syndicales, sinon davantage, qu’il y a de résidences syndicalisées. Le Syndicat québécois des employées et employés de services (SQESS-FTQ) représente la majorité des syndiqués du secteur qui sont éparpillés dans 121 résidences.

Face à l’arrivée massive des baby-boomers en mode résidentiel regroupé, des changements importants s’imposent. Or le système est présentement sous tension spécialement à cause d’une pénurie croissante de ressources humaines qui nécessiterait, pour la surmonter, des conditions de travail améliorées.

Certes, le gouvernement du Québec a réduit les exigences de qualification des préposés en résidence, ce qui augmente le potentiel de recrutement de ces derniers. Mais c’était sans compter sur les centres de santé publics, eux-mêmes en pénurie de main-d’œuvre, qui les embauchent d’emblée en leur offrant un salaire très supérieur et de meilleures perspectives d’avenir.

C’est dans ce contexte singulier que des grèves tournantes sont présentement annoncées, impliquant abondamment des préposés et des aides alimentaires à temps partiel et sur appel. Des services essentiels seront fournis à la condition qu’ils soient véritables, comme la Cour suprême l’a exigé dans l’arrêt Saskatchewan en 2015. Mais la cause des salariés des RPA n’est certes pas gagnée d’avance, tenant compte de la fragilité actuelle de la force ouvrière et de l’absence d’un système de négociation coordonné dont le caractère probant fut testé dans les grands hôtels de la région de Montréal.

Par conséquent, la crise appréhendée des résidences privées pour aînés présente un aspect diversifié. Elle concerne d’abord un alourdissement de la clientèle qui sollicite des ressources professionnelles de qualité. Elle porte aussi sur la prise en charge éventuelle des boomers qui exige, outre la construction de nouvelles résidences, de parfaire le régime de conditions de travail afin d’attirer les compétences normalement exigibles par la future clientèle de résidants. Autrement, le système, déjà sous tension, sera vraisemblablement incapable de relever les défis qui l’attendent dans un avenir prévisible.