« Le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. » — Robert Bourassa, le 22 juin 1990

Christian Dufour Christian Dufour
Collaboration spéciale

L’adoption du projet de loi 21 sur la laïcité fait peu de doute d’ici la fin de session à Québec.

Le ministre Simon Jolin-Barrette a bien fait son travail avec ce projet bien sûr imparfait, mais sensé et surtout modéré, qui recueille l’appui de la majorité francophone de même que de bon nombre d’autres Québécois : respect des droits acquis, invocation de la clause dérogatoire et interdiction des signes religieux limitée à des personnages incarnant l’autorité publique.

Au cœur du projet

Y compris les enseignants du niveau primaire et secondaire public.

Il s’agit de l’aspect le plus controversé et en même temps le plus important de ce projet de loi.

Autant le gouvernement devrait lâcher du lest sur la liste trop longue des personnes ne pouvant porter des signes religieux, autant les enseignants doivent y être, sous peine de réduire l’affaire à une mascarade sans signification.

L’éducation se situe en effet au cœur des compétences constitutionnelles exclusivement québécoises depuis 1867. Pour qui est conscient par ailleurs de ce qu’a représenté la Révolution tranquille pour notre société, il tombe sous le sens que les enseignants québécois doivent garder pour eux la manifestation de leurs convictions religieuses.

Ces enseignants disposent du pouvoir de faire réussir ou échouer les élèves auxquels ils transmettent non seulement des connaissances, mais également des valeurs et pour lesquels ils constituent des modèles. Qui n’a pas gardé le souvenir d’un enseignant particulièrement marquant de sa jeunesse ?

Cela dit, la réticence de bon nombre d’intellectuels et de commentateurs souvent souverainistes à prohiber les signes religieux chez les enseignants en dit long sur la pénétration de notre société — davantage les élites que le peuple — par une idéologie multiculturelle canadienne qui lui était au départ étrangère et qui a été adoptée en partie pour affaiblir le phénomène national québécois.

Intolérant multiculturalisme canadien

Parallèlement à leur foi dans une souveraineté de plus en plus idéalisée, certains Québécois se couchent dans les faits devant le nouvel ordre canadien issu de la Constitution de 1982 et ne sont plus capables de défendre la société distincte québécoise au sein du pays.

C’est tout particulièrement le cas de ces indépendantistes factices de Québec solidaire totalement acquis au multiculturalisme canadien, dont la priorité n’est plus de défendre les intérêts du Québec, mais de sauver la planète.

Rappelons qu’au départ axé sur l’acceptation des différences ethnoculturelles, le multiculturalisme s’est graduellement transformé en une idéologie conquérante et intolérante à l’égard de toutes les autres valeurs constitutives de l’expérience historique canadienne, tout particulièrement la spécificité québécoise.

Que l’on pense à la virulence des attaques de Charles Taylor et de Julius Grey contre le projet de loi sur la laïcité, ce dernier allant jusqu’à encourager la désobéissance civile des fonctionnaires.

Cette évolution est allée de pair avec la dévalorisation d’une majorité francophone québécoise placée sur la défensive du seul fait qu’elle veut rester ce qu’elle est au sein du Canada. Son nationalisme dans ses aspects modérés y est de plus en plus présenté comme arriéré et xénophobe, voire raciste.

Il ne faut pourtant rien connaître de l’islam pour penser que le port du voile est une obligation pour les adeptes de cette religion. Et ne pas savoir ce qui se passe dans le reste du monde pour ignorer que le port de signes religieux chez les enseignants n’est pas considéré comme un droit fondamental dans la presque totalité des démocraties libérales.

Le pouvoir québécois

Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est l’existence ou non d’une société distincte québécoise au sein du Canada, avec sa vision, ses valeurs et son bon sens, dont pourrait s’inspirer le reste du pays où la démarche québécoise recueille un appui non négligeable chez les Canadiens ordinaires.

Dans cet esprit, l’invocation pour cinq ans de la clause dérogatoire inscrite à la Charte canadienne des droits et libertés envoie un message à la Cour suprême sur son interprétation de la Charte et les limites à imposer à un multiculturalisme devenu malsain parce que justement sans limites.

Le légitime combat porté par le projet de loi sur la laïcité de l’État est gagnable dans la mesure où l’on assume les controverses et les risques inhérents à l’affaire.

Dans la mesure également où ces Québécois de bonne foi qui ont des réserves à l’égard de la loi lui donneront sa chance pour cinq ans dans l’intérêt du Québec.

En effet, un nouvel échec au cœur de nos compétences constitutionnelles confirmerait que les aspects destructeurs de l’ordre canadien à l’égard du Québec l’emportent de plus en plus. Et que, de défaite en défaite, nous subirons tôt ou tard le sort réservé aux vaincus de ce monde depuis la nuit des temps.