Si l’électorat indien est bien plus nombreux, le Parlement européen est le seul qui permette l’expression d’une démocratie transnationale. Ses députés, élus au suffrage direct et universel de Dublin à Riga, forment une assemblée dotée de pouvoirs législatifs réels et étendus. Leurs délibérations en 24 langues sont un exemple rare d‘une démocratie qui dépasse l’État-nation.

Laurie Beaudonnet et Frédéric Mérand
Respectivement directrice scientifique du Centre Jean Monnet de l'Université de Montréal, et directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Ce sont des élections particulièrement agitées qui auront lieu du 23 au 26 mai. Cette année, la montée des partis nationalistes, d’extrême droite et eurosceptiques fait craindre un hold-up au Parlement européen. Ces partis hostiles à Bruxelles pourraient-ils gripper le fonctionnement de l’Union ?

Une percée des nationalistes…

Certes, les projections accordent aux nationalistes environ 25 % des sièges. Ce sera une progression par rapport aux élections de 2014. Durant la campagne électorale, la Française Marine Le Pen et l’Italien Matteo Salvini se sont imposés comme les leaders d’une extrême droite en pleine vigueur. Le retour de Silvio Berlusconi, 82 ans, et l’élection d’un deuxième descendant de Mussolini ne manqueront pas d’animer l’hémicycle situé à Strasbourg.

Pourtant, une mainmise des nationalistes sur le Parlement reste improbable, pour deux raisons.

D’abord, même s’ils obtiennent 25 % des sièges, les nationalistes seront loin de la majorité. Jusqu’à maintenant, les députés nationalistes se sont surtout démarqués par leurs gesticulations et leur absentéisme.

Même lorsqu’ils se sont recentrés, comme en Autriche, les partis issus de l’extrême droite ont un discours et une histoire qui les rendent infréquentables dans une assemblée largement soudée autour d’un programme pro-européen.

Mais surtout, il n’est pas certain que ces partis, qui restent divisés en factions souvent hostiles les unes aux autres, puissent former un groupe de taille suffisante pour influencer l’ordre du jour législatif : le « Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés », formé par le Rassemblement national de Marine Le Pen et la Lega de Matteo Salvini, ne recueille que 10 % des sièges, selon les prévisions. Ce n’est pas beaucoup plus que les Verts.

Beaucoup de nationalistes sont éparpillés dans d’autres groupes, ou sont « non-inscrits ». Cela leur donne peu de temps de parole et presque aucun accès aux commissions parlementaires.

Pour peser sur la décision, les nationalistes devront dépasser leurs divergences et profiter d’éventuels désaccords entre les partis modérés. Une large alliance nationaliste est-elle possible ? Il est intéressant de constater que Salvini et Le Pen ont abandonné leur discours anti-européen en faveur d’un discours alter-européen : autrefois hostiles à l’euro, ils sont maintenant les chantres d’un euro-nationalisme et d’une Europe forteresse contre l’immigration. Sur cette question, des conservateurs pourraient leur emboîter le pas.

… mais aussi des libéraux

Justement, l’autre grande gagnante de ces élections devrait être l’Alliance des démocrates et libéraux, qui ajoutera comme le Mouvement Salvini/Le Pen environ 40 sièges à sa députation. Cette progression est essentiellement due au ralliement des forces d’Emmanuel Macron. D’abord tenté de former un mouvement En Marche Europe, celui-ci s’est résigné à rapprocher son groupe, « Renaissance », des libéraux-démocrates allemands et du Ciudadanos espagnol.

Les libéraux viendront combler en partie le vide laissé par les deux partis traditionnellement dominants : le Parti populaire européen (PPE), conservateur, et le Parti socialiste européen (PSE).

Ces deux familles politiques termineront de nouveau en tête mais, par rapport aux élections passées, elles perdront des plumes.

C’est le reflet d’un effondrement du vote pour les partis traditionnels en Europe.

Actuellement, le fonctionnement de l’UE repose sur une « grande coalition » entre les conservateurs et les socialistes au Parlement. Les libéraux s’y joindront-ils comme par le passé ? Préféreront-ils renforcer un camp ou un autre ? Voudront-ils, à l’image de Macron en France, « faire exploser » le système partisan ?

Même si les députés macroniens se sont campés dans le camp « progressiste » contre les « nationalistes », il faut s’attendre à ce que le centre de gravité du Parlement se déplace vers la droite.

Les effets inattendus du Brexit

En effet, comme partout en Europe, les socialistes seront les grands perdants de cette élection. Leur meilleur espoir réside en Grande-Bretagne, où l’effondrement du Parti conservateur devrait permettre au Parti travailliste de sauver l’honneur de la famille sociale-démocrate… jusqu’à ce que les députés britanniques quittent le Parlement européen.

Le même sort attend le Parti du Brexit de Nigel Farage, voué à un succès considérable, mais aussi à une autodissolution prochaine. Celle-ci se produira au premier jour d’un Brexit dont plus personne ne sait très bien quand il aura lieu.

Le Royaume-Uni aurait dû sortir de l’Union européenne le 29 mars dernier. Incapable de faire adopter l’accord de sortie, la première ministre Theresa May a obtenu un report jusqu’en octobre. Cela oblige les Britanniques à prendre part au vote comme s’ils allaient rester dans l’Union. Ce sera, vraisemblablement, la dernière fois qu’ils pourront exercer ce droit démocratique.