Le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonso, qui fait partie des fondateurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qualifiait le pétrole d’excrément du diable. Une dénomination qui aurait fait virer « sul top » Jason Kenney. Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui dans son pays, on ne peut que donner raison à M. Pérez.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Le pétrole est une malédiction pour bien des pays, et pas seulement parce que son exploitation profite souvent à une minorité d’oligarques et de politiciens corrompus. Pas non plus parce que certaines nations possédant des hydrocarbures ont tendance à baser entièrement leur économie sur l’or noir et à devenir, avec le temps, des géants aux pieds très fragiles. Au-delà de tout ça, et de son rôle décrié dans les changements climatiques, le pétrole peut aussi être diabolique, car il provoque la convoitise des plus forts, surtout lorsque le brut en question est de la qualité de celui qu’on trouve au Venezuela.

Quand on entend la rhétorique guerrière du gouvernement Trump sur le régime Maduro, et son désir « désintéressé » de venir en aide au peuple vénézuélien, on ne peut qu’être sceptique.

Pourquoi le sort des Vénézuéliens semble-t-il particulièrement préoccuper Donald et ses amis ? On parle tout de même d’un président qui passe tout son temps à traiter les ressortissants de bien des pays d’Amérique centrale et du Sud de tous les noms d’oiseaux. Des qualificatifs exécrables allant de voleurs à violeurs, en passant par trafiquants de drogue et pays de merde. Que cache donc véritablement cette diabolisation sélective des chavistes ? J’ai bien dit sélective, parce qu’un dictateur liberticide comme Daniel Ortega, au Nicaragua, ne semble pas déranger autant la Maison-Blanche.

Oui, Nicolás Maduro a beaucoup de défauts, de détracteurs et il est loin d’être le modèle de leader et de démocrate à imiter, mais ce n’est pas seulement pour cette raison que Donald et ses amis parlent d’envoyer des militaires pour le mettre dehors. Cette volonté yankee de déstabiliser le régime vénézuélien était là bien avant l’arrivée de Maduro. Elle a germé quand Hugo Chávez a décidé que le pétrole de son pays appartenait aux Vénézuéliens. Depuis, le chavisme est devenu la plus grosse menace en Amérique du Sud. Un acharnement qui rappelle les temps sombres de la doctrine Monroe et de son impérialisme qui a fait beaucoup de victimes dans les pays qui voulaient résister à la suprématie militaire et économique yankee.

PHOTO YURI CORTEZ, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Un partisan de Nicolás Maduro et de son prédécesseur Hugo Chávez (photo de gauche) pendant la manifestation pro-gouvernementale du 1er mai à Caracas.

Si vous voulez être dans nos bonnes grâces, disent ces prédateurs économiques déguisés en justiciers et défenseurs des droits de la personne, vous devrez baisser la tête, respecter ce qui est à nous et ouvrir largement ce qui est à vous à notre convoitise. Sinon, nous allons vous ajouter sur la liste des nations infréquentables et vous soumettre à un programme de déstabilisation économique pour vous ramener sur ce que nous considérons comme le seul droit chemin envisageable.

La relation entre l’Arabie et l’Amérique est l’archétype parfait pour mieux comprendre cette indignation à géométrie variable.

Il n’y a pas longtemps, le président Trump nous a dit que pour rien au monde, incluant le dépeçage sordide d’un journaliste, il ne voudrait déplaire à la monarchie et cracher sur un contrat de 100 milliards. Le royaume saoudien a accepté de devenir une vache à lait, alors que les indésirables chavistes ont refusé de se soumettre au diktat américain et de se faire vampiriser les richesses de leur nation ?

Dans cette marginalisation sélective, le Venezuela de Maduro partage le banc des exclus avec l’Iran, que Donald Trump veut aussi absolument définir comme un infréquentable et diabolique État terroriste. Un acharnement largement motivé par le désir loyal de faire plaisir à sa poule aux œufs d’or saoudienne, qui semble de plus en plus marcher main dans la main avec son nouvel ami et allié israélien. Le régime iranien a beaucoup de défauts, mais est-il vraiment moins fréquentable que l’Arabie avec sa sale guerre yéménite et son idéologie tout aussi liberticide et qui a servi de fondement à la grande majorité des terroristes qui traumatisent la planète ? 

L’Iran khomeyniste est très critiquable et condamnable à bien des égards, mais il n’est pas plus diabolique que l’Arabie. La seule vérité dans cet acharnement sur la nation chiite, que l’Amérique cherche à affamer, c’est qu’il risque de radicaliser le régime des mollahs. Mais bon, c’est peut-être ça que cherchent les trois meilleurs amigos, Trump-Salmane-Nétanyahou.

Dans une certaine vision impérialiste américaine, le bon et le méchant sont interchangeables selon qu’on a, ou non, accès aux cordons de la bourse d’une nation.

Une façon de faire qui mine profondément la confiance envers les institutions dites démocratiques. Une étude menée par deux politicologues de Harvard a d’ailleurs rapporté en 2016 qu’une majorité de jeunes Américains ne croient plus à la démocratie et ne verraient aucun problème à confier la destinée du pays à un gouvernement d’experts non élus ou à ce que l’armée prenne le pouvoir si le président est incompétent. Pourquoi donc cette grande érosion de la confiance envers ce qu’on aime présenter comme le moins pire des systèmes ? La réponse est indissociable de cette culture de la manipulation, de l’incohérence, de la propagande et de l’indignation à géométrie variable.

C’est tout ce système de prédation cannibale déguisée en œuvre de bienfaisance, surtout quand le si convoité pétrole entre dans l’équation, qui écœure. C’est cette culture du mensonge institutionnalisé qui nourrit ce cynisme qui mène tranquillement bien des démocraties libérales à leur perte.