La controverse autour du congédiement par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) du lanceur d’alerte Louis Robert a provoqué de vives réactions et a eu pour effet d’éveiller la société au travail des agronomes.

Diane Parent
Professeure émérite à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval*

Cet éveil a ensuite été animé par le fait que ce dernier a porté son combat sur le terrain de l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) en posant sa candidature à la présidence, affrontant le président sortant Michel Duval. Les résultats seront connus demain.

Mais à quel type de « travail » agronomique le public a-t-il été éveillé ?

Serviteur de l’État depuis l’origine de la profession en 1915, l’agronome de comté est demeuré dans le paysage jusqu’à la fin des années 70. Éclatement de la pratique, privatisation totale ou partielle des services : que de changements qui ont aussi touché d’autres corps professionnels comme les ingénieurs, par exemple.

De là à classer la majorité des agronomes dans la filière « vendeurs de pesticides », un recadrage s’impose.

Des questions au MAPAQ, à l’OAQ et à son président, peu importe qui sera élu, méritent d’être posées, au moment où le public et les médias semblent avoir des positions bien campées sur ce que fait et devrait faire l’agronome.

Le congédiement de Louis Robert est une situation qui doit absolument être éclaircie, non pas par l’OAQ, mais par ceux au MAPAQ qui en ont décidé ainsi. Et ce ne sont pas les explications contradictoires du ministre qui ont apporté un début d’éclairage. Mais est-ce à l’ensemble de la profession agronomique de payer la note ? Ne sommes-nous pas en train de mêler les rôles et les responsabilités ?

Désengagement de l’État

Un rappel s’impose. Le désengagement de l’État dans les services-conseils date du début des années 80… sans que cela n’ait ému personne ! De fait, ce phénomène bénéficiait d’un large consensus social et politique motivé alors par des impératifs de compression des finances publiques.

Aujourd’hui, il en va autrement : la société est hypersensible aux enjeux de santé et d’alimentation, interpellant au plus haut point le système agroalimentaire.

Mais si je me fie à la vision brumeuse du MAPAQ envers notre agriculture et à la part sans cesse fondante des budgets qui lui est allouée ces dernières décennies, il est utopique de revenir à un service agronomique totalement indépendant, à moins de mettre à terre le libéralisme économique. Tout un chantier !

La mission de l’Ordre

Quant au rôle de l’OAQ, dont la mission est la protection du public, il faut se pencher sur l’indépendance professionnelle en privilégiant une approche inclusive, avec et non contre les membres.

C’est aussi, il me semble, l’attitude attendue de son premier représentant. Car s’il y a lieu de repenser la pratique contemporaine et de rafraîchir la formation à l’éthique et à la déontologie, seul le dialogue mobilisateur pourra être constructif — discréditer d’emblée 35 % des membres, à l’emploi du privé et des coopératives, souvent plus jeunes, en les « mettant au pas », c’est une garantie de clivage.

Et tant qu’à se pencher sur la compétence des membres, il faudrait expliquer au public le fait que le même sceau de qualité est apposé sur des membres sortis d’une formation agronomique de quatre ans à l’Université Laval et de trois ans à McGill. Ce dossier, à l’OAQ, c’est l’éléphant politique dans la pièce. La quatrième année n’est pas un caprice d’universitaire et je ne connais pas d’autre profession réglementée qui offre les mêmes garanties de compétence de membres ayant un tel différentiel de formation. De plus, avant de s’inspirer de la France, il faudrait savoir tirer profit des lois et des dispositifs d’encadrement professionnel que nous nous sommes donnés et qui sont inexistants en France.

Plusieurs agronomes sont décontenancés par l’actuelle mouvance autour d’eux, se sentant incompris, et des clivages se forment… bref, c’est mal parti et cela m’attriste.

Il ne faut cependant pas occulter les vices du système, de rémunération à commission, entre autres, notamment dans l’industrie des pesticides… pesticides dont on voudrait tous se passer si on le pouvait ! Même toi, public, qui as de la difficulté à endurer un pissenlit ou une bestiole sur ta pelouse ou ton terrain de golf ! Et même toi, consommateur, qui te dis citoyen concerné, mais qui es avant tout soucieux du prix de ton aliment.

Ce discours consensuel, culpabilisant, qui a réduit l’agronome à un simple vendeur d’intrants, est dérangeant ; comme si l’identité du pharmacien se ramenait au vendeur de pilules ou celle du médecin au prescripteur de médicaments. 

Anticipant la réaction publique de demain (du genre caricatural « les vendeurs ont choisi le statu quo » ou « l’industrie des pesticides n’a pas gagné »), j’ai souhaité la prudence face aux jugements hâtifs sur l’agronomie contemporaine et les agronomes –, car si on veut un développement agricole durable, ce sera avec eux ; ils sont essentiels.

* L’auteure a été membre de l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) pendant près de 40 ans et a enseigné l’éthique appliquée à la pratique agronomique pendant plus de 20 ans à l’Université Laval. Depuis août 2018, elle est membre-expert indépendant du comité de l’OAQ sur l’indépendance professionnelle.