C’est une catastrophe, une vraie, de celles qui font mal à l’âme, qui remettent en question l’ordre des choses. Comment est-ce possible ? Comment ne pas avoir réussi à protéger cette fillette de 7 ans, morte dans des circonstances troublantes ? Mais qui est donc coupable ?

Annie Lambert
Annie Lambert Professeure à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke, ancienne intervenante du Centre jeunesse de l’Estrie

Les médias se sont emparés de la triste histoire et tirent à boulets rouges sur la direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Les politiciens se disent outrés et jurent qu’ils feront ce qu’il faut et prendront les choses en main. Ils appellent à la responsabilisation et dénoncent l’insuffisance du travail effectué pour prendre des décisions sur-le-champ. Mais est-ce suffisant ?

La protection des enfants n’est pas que l’affaire de la DPJ. C’est l’affaire de tous. Or, la plupart du temps, c’est vers les professionnels de la DPJ que l’on se tourne : parfois parce que l’on considère qu’ils en ont trop fait ou, comme cette semaine, parce que l’on juge qu’ils n’ont pas agi.

Agir dans un contexte de protection de la jeunesse est un défi quotidien. La DPJ, c’est généralement la fin de la ligne de services, alors que les interventions précédentes n’ont pas mené vers les succès espérés. C’est le bout de la ligne qui, malheureusement, n’a pas de baguette magique.

Agir dans un contexte de protection de la jeunesse, c’est aussi composer avec l’adversité. Une adversité bien souvent affichée qui se traduit en insatisfactions, en insultes et parfois en violence. La plupart des citoyens ne sauraient maintenir le cap et se raccrocher au sens de leur travail dans de telles circonstances. Personne ne veut de la DPJ en sa demeure.

Agir dans un contexte de protection de la jeunesse, c’est finalement côtoyer la détresse humaine, la vulnérabilité et la complexité. Une détresse humaine et une vulnérabilité qui dépassent parfois l’entendement, dans un contexte où les problèmes sociaux ne cessent de s’accroître, que les signalements d’enfants en besoin de protection se multiplient. Une complexité difficile à imaginer pour celles et ceux qui n’y sont pas plongés et qui implique une gestion de risques continuelle, puisque sans risque, le besoin de protection n’existerait pas.

Mais qui est donc coupable ? Ce qui est arrivé est une catastrophe, une vraie.

Une catastrophe pour la fillette, pour ses parents, pour sa famille, pour les divers intervenants autour d’eux, mais aussi pour toute la société.

Or, une telle situation ne peut s’expliquer que par des bribes d’informations médiatisées. Émettre des hypothèses uniquement appuyées sur cela, c’est glisser vers des raccourcis dangereux qui renforcent cette recherche d’un coupable qui, une fois trouvé, permettrait un certain réconfort social.

Il ne s’agit pas que d’être outré et de jurer de faire ce qu’il faudra pour régler la situation. Plusieurs signaux ont été lancés par différents professionnels du réseau de la santé et des services sociaux dans les dernières années. Plusieurs signaux qui démontrent la détresse d’un réseau que l’on peut considérer comme « malade » : réductions de personnel, manque de ressources, délais d’attente, multiplication des congés de maladie, sorties médiatiques. Qui s’est dit outré et a juré qu’il fallait régler cette situation quand ces signaux ont été lancés ? Mais qui est donc coupable ?

La détresse actuelle du réseau de la santé et des services sociaux nuit à la mission première de la DPJ : assurer la sécurité et le développement des enfants.

Peut-être devrait-on envisager la situation au-delà des individus eux-mêmes pour en comprendre la globalité, et voir que de multiples facteurs y jouent un rôle déterminant.

Il n’est pas ici question de prendre la défense de qui que ce soit, mais bien de solliciter l’intelligence collective pour élargir les points de vue et faire des choix en tant que société concernant la protection des enfants. Des décisions collectives qui tardent malheureusement à venir et des volontés qui ne demeurent bien souvent que de l’ordre du discours.

C’est une catastrophe, une vraie, qui devrait susciter la compassion et l’engagement collectif envers celles et ceux qui sont au cœur du drame, plutôt que notre recherche désespérée d’un coupable dont la résultante risque d’être bien éphémère.

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