C’est avec fierté que nous accueillons Christian Dufour dans l’équipe de collaborateurs réguliers de la section Débats. Politologue bien connu, ex-professeur à l’ENAP, auteur de plusieurs ouvrages politiques et spécialiste des enjeux identitaires, il commentera les affaires publiques aux deux semaines. — François Cardinal, directeur principal de la section Débats

Christian Dufour Christian Dufour
Collaboration spéciale

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça va mieux sur le front américain que sur le front canadien pour le premier ministre François Legault, tout excité, de façon compréhensible, par l’intérêt de la Ville de New York à acheter des montagnes d’électricité du Québec.

Cela ne saurait faire oublier que le Québec fait encore partie du Canada. Et que l’on a réalisé la semaine dernière que le nouveau premier ministre albertain, Jason Kenney, connaissait manifestement mieux le Québec que M. Legault ne connaissait l’Alberta.

La raison en est sans doute que le nouvel homme fort d’Edmonton, à qui l’on prête des ambitions nationales, a travaillé un temps comme ministre conservateur fédéral responsable de tout le pays, alors que le passé politique de M. Legault s’est déroulé à Québec à titre de ministre péquiste moyennement intéressé au reste du Canada.

Habile Kenney

L’habileté du nouveau premier ministre de l’Alberta s’est manifestée le soir même de son élection avec son message en français à son homologue québécois.

Il était difficile de ne pas faire la comparaison avec le très maladroit « pétrole sale albertain » répété à deux reprises par M. Legault, alors qu’on venait d’apprendre que le Québec recevrait une somme d’argent record d’Ottawa en péréquation provenant pour une part du pétrole de l’Alberta.

Avantage donc à Jason Kenney, élu avec 55 % des voix, qui prend la place de François Legault comme le chef de gouvernement ayant le plus de légitimité politique au pays.

Le premier ministre désigné a bien fait de rappeler la convergence objective qui existe à beaucoup d’égards et depuis longtemps entre l’Alberta et le Québec, deux provinces farouchement attachées à leur autonomie et méfiantes des visions et visées d’Ottawa.

Désormais à la tête d’une province qui n’a pas toujours été riche, M. Kenney a également bien fait de se féliciter du désir de M. Legault de libérer le Québec des paiements de péréquation.

Ne lui a sûrement pas échappé enfin, en cette période de féroce croisade conservatrice contre les libéraux, qu’un caquiste n’était peut-être pas un bleu certifié, mais que ce n’était pas un rouge non plus…

Affrontement Québec-Canada anglais

Le geste de M. Kenney est intervenu alors qu’est en train de s’installer une inquiétante dynamique d’affrontement entre le Québec et le reste du pays.

Le fait que M. Kenney ait tenu à s’adresser en français au premier ministre québécois au moment même où la presque totalité des Albertains étaient devant leurs téléviseurs montre à quel point ces derniers sont remontés contre un Québec perçu comme égoïste et débordant de bien-pensance environnementale à leurs frais.

Pétrole sale, péréquation, SNC-Lavalin… le reste du pays en a ras le bol de ces francophones sans éthique qui se permettent de lui infliger leur condescendance verte avant d’encaisser leurs 13 milliards de dollars de péréquation.

Qu’importe que l’ancienne ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, ait failli lamentablement à ses obligations à l’égard des travailleurs de SNC-Lavalin en ne s’assurant pas que la loi sur les poursuites différées serve les fins pour lesquelles elle a été adoptée, ici comme aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Ce que les Canadiens anglais ont retenu, c’est que c’est un Québécois, Justin Trudeau, fils de ce Pierre Elliott Trudeau dont l’infâme politique nationale de l’énergie n’a pas été oubliée dans l’Ouest, qui a voulu privilégier une entreprise de cette province francophone notoirement corrompue — souvenez-vous de la une de Maclean’s : « The Most Corrupt Province of Canada ».

Ni politique ni alliés

Qu’importe que ce soit la Colombie-Britannique qui empêche le pétrole albertain de s’exporter et que la relance d’Énergie Est ne soit pour l’heure qu’un vœu pieux. Qu’importe que la moitié du pétrole consommé au Québec vienne désormais de l’Ouest et que ce soient les libéraux fédéraux qui imposent la taxe carbone.

Qu’importe surtout que cela soit injuste pour le Québec. Il ne sert à rien d’avoir raison dans ce genre de choses si l’on ne se donne pas les moyens de gagner et si l’on est tout seul.

Il faut donc se demander pourquoi le Québec, en 2019, ne semble avoir aucune politique intergouvernementale canadienne qui se tienne et quel sera le prix que nous devrons collectivement payer tôt ou tard pour cette incurie.

Il faut se demander quels sont les alliés canadiens de François Legault.

Quelle bêtise que notre réponse à la main demi-tendue de M. Kenney ait pris la forme d’une résolution unanime de l’Assemblée nationale rappelant que le Québec a la pleine légitimité de refuser les projets d’oléoducs ! 

Résolution que Gabriel Nadeau-Dubois s’est empressé de transmettre par tweet au premier ministre albertain : « Just to make sure you understand Quebec’s not into tar sands oil and Alberta pipelines… »

Et vlan ! Il fallait de fait s’assurer que le nouvel homme fort du Canada avait bien compris que le Québec venait de le gifler.