Alors que la pratique sage-femme fête son 20e anniversaire, je ne peux qu’honorer ces femmes qui s’investissent corps et âme, souvent au péril de leur propre santé, afin de servir les familles au quotidien. J’admire leur dévouement, leur générosité et leur humanité.

Hélène Saint-Jacques
Analyste stratégique et doctorante en politiques publiques

Aussi, il était tout naturel pour moi d’accepter la demande de l’Association des étudiantes sages-femmes pour tenter d’améliorer leurs conditions d’études. En effet, les étudiantes sages-femmes cumulent sept stages dans deux régions du Québec minimum pour un total de 2350 heures. 

Elles ne sont pas rémunérées et doivent souvent payer deux loyers, et être séparées de leur famille (43 % d’entre elles ont des enfants comparativement à 10 % pour les autres baccalauréats). Elles ne sont couvertes ni par le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) ni par la CNESST (Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail) et n’ont donc pas de retrait préventif lorsqu’elles sont enceintes.

Crainte de représailles

J’ai commencé par aider une étudiante qui avait subi un échec en annonçant un congé de maladie prolongé. Puis une étudiante, enceinte, qui cachait sa grossesse par crainte de représailles. Une de ses collègues s’était fait empêcher de poursuivre ses études quelques années auparavant à la suite de l’annonce de sa grossesse.

Et un tourbillon m’a frappé : 45 anciennes étudiantes m’ont contacté en bouche-à-oreille et en confidentialité pour la plupart afin de témoigner du rude parcours qu’elles avaient eu à mener au programme de baccalauréat en pratique sage-femme.

J’ai fait des entretiens avec 37 d’entre elles, et les histoires décrites dans un rapport qui a été envoyé à l’Université du Québec à Trois-Rivières et au ministère de l’Éducation, la semaine dernière, témoignent de discrimination systémique sur une période de 10 ans. Refus d’accommodements raisonnables et discriminations récurrentes pour grossesse, maladie ou handicap, situation de vulnérabilité extrême, abus, harcèlement et manque de soutien psychologique, règles administratives floues et injustes…

Rapport et plaintes

J’ai rédigé un rapport de 135 pages contenant 120 recommandations. Lorsque nous avons rencontré le comité de programme pour tenter d’exprimer ce qui ressortait de cette enquête, on m’a dit que je n’avais pas droit de parole. Lorsque j’ai tenté d’aider des étudiantes avec le Service d’aide aux étudiantes, un cadre avait donné un mot d’ordre de ne pas reconnaître les procurations signées en mon nom et de ne pas me parler. Le dialogue de sourds à l’UQTR continuait…

Certains journalistes m’ont demandé pourquoi les étudiantes n’ont pas porté plainte (une procédure existe à l’UQTR). Elles craignent les représailles. Même les diplômées craignent des représailles, ce qui n’est pas surprenant dans une communauté si petite (227 membres à l’Ordre des sages-femmes en 2018).

Elles ont régulièrement utilisé les mécanismes démocratiques (le comité de programme) pour exiger des changements, mais ont essuyé plusieurs refus sur une période de près de 10 ans.

Mais surtout, elles ont vu des collègues utiliser les mécanismes internes sans succès : l’Université a notamment refusé d’appliquer les recommandations de l’ombudsman formulées en 2018 dans le dossier d’une étudiante. Elles ont peur et n’ont pas confiance.

La pratique sage-femme est un terreau riche pour la périnatalité au Québec. Lorsqu’elles terminent leurs études, les sages-femmes sont outillées pour suivre les grossesses normales et détecter les anomalies ou urgences et agir. Elles bâtissent des relations de confiance basées sur le respect des choix des femmes et familles. 

Pourtant, la pénurie qui sévit au Québec ne s’améliore pas malgré le fait qu’une quinzaine d’étudiantes en moyenne obtiennent leur diplôme (seulement 58,5 % des étudiantes l’obtiennent) et la reconnaissance d’acquis de sages-femmes formées à l’étranger.

Plusieurs des témoins du rapport envisagent d’ailleurs de quitter la pratique (où l’ont déjà fait), puisque le modèle actuel affaiblit trop leur santé personnelle et familiale.

Un dénombrement informel fait par une de ces femmes montre que seulement 150 sages-femmes sur les 227 actives pratiquent (certaines sont en congé de maladie ou congé de maternité). Trente-trois ont quitté la pratique et 13 pensent sérieusement à quitter la pratique.

Le parcours ardu des étudiantes les met en situation de vulnérabilité extrême, tant financièrement que par rapport à leur santé. Elles terminent leurs études exténuées et endettées (on parle de près de 100 000 $ de frais pour une étudiante avec enfants) et ne peuvent se permettre de temps d’arrêt. Elles commencent leur pratique à bout de souffle, et les épuisements professionnels dans les deux premières années sont fréquents.

Rémunération des stages

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, doit annoncer d’ici la fin du mois un modèle de rémunération pour les stages. J’espère que ce rapport, qui a été déposé au Ministère, saura lui faire comprendre les énormes enjeux liés à la formation des étudiantes sages-femmes. Une simple compensation des heures de stage ne protégera pas les étudiantes. 

Il faut reconnaître, comme pour les médecins résidents, leur réel apport à la société et rémunérer adéquatement leur dévouement.