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La tyrannie du téléphone intelligent

Ayant vu son visage dans l'eau, Narcisse tomba... (Image tirée de la Collection de la Galerie nationale d'art ancien de Rome)

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Ayant vu son visage dans l'eau, Narcisse tomba amoureux de son image qu'il oublia de manger et de boire et en mourut.

Image tirée de la Collection de la Galerie nationale d'art ancien de Rome

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Réjean Bergeron

L'auteur est enseignant de philosophie au Cégep Gérald-Godin

Cinq minutes avant de commencer mon cours. La porte de mon local étant fermée à clef, les étudiants attendent dans le corridor. Ils sont nombreux, l'endroit est étroit. Pourtant, un silence de mort règne sur les lieux. Que se passe-t-il? La température, l'heure matinale? Non. Appuyés sur le long mur du corridor, ils contemplent cet objet du désir qui les fascine: leur téléphone intelligent!

Cette scène, maintenant courante dans nos établissements d'enseignement, laisse songeur, soulève bien des questions. Le naïf pourrait s'imaginer qu'on a tout simplement affaire à des étudiants studieux qui profitent de quelques minutes à leur disposition pour lire le dernier article de Noam Chomsky, pour réviser leurs notes de cours ou tout simplement pour suivre l'actualité. Toutefois, à voir leurs doigts caresser la surface lisse de cet objet mythique, tout laisse plutôt croire qu'ils sont occupés à faire défiler le mur Facebook sur lequel eux et leurs amis se renvoient mutuellement leurs images.

J'ouvre la porte de ma salle de cours. Mes étudiants, certains comme des zombies, entrent calmement dans le local, toujours les yeux rivés sur l'écran de leur téléphone. Évidemment, vous le devinez, je dois leur demander d'éteindre et de ranger leur bidule électronique. Mais comptez sur moi, ce sera la dernière fois.

Fils du dieu-fleuve Céphise et de la nymphe Liriopé, déjà très jeune, Narcisse était réputé pour sa très grande beauté. Tellement que le devin Tirésias, ce prophète de malheur, avait prévenu ses parents que leur fils pourrait vivre tant et aussi longtemps qu'il ne croiserait pas son image.

Un jour, voulant s'abreuver à une fontaine, il vit le reflet de son visage à la surface de l'eau. Ce fut le coup de foudre! Séduit, obnubilé, hypnotisé, il tomba tellement amoureux de son image qu'il n'arrivait plus à se détacher de son reflet. Les heures et les jours passèrent. Oubliant de boire et de manger, ses forces périclitèrent, il devint l'ombre de lui-même et mourut.

Je demande à mes étudiants ce qu'il faut comprendre de cette histoire. Au début, les commentaires se font attendre. Usant d'une technique pas très subtile, mais maintes fois éprouvée, je pointe du doigt quelques étudiants, les enjoignant, sourire en coin, de répondre à ma question, quitte à ne me donner qu'une parcelle, qu'un début de réflexion. Et ça marche. Ils sont intelligents, mes étudiants. Ils comprennent bien que ce mythe s'adresse à eux et qu'il parle de leur façon de vivre.

Ainsi, après débats et réflexion, on en vient à la conclusion suivante: celui qui consomme des images à outrance, la sienne ou celles des autres, qui a l'impression d'exister seulement lorsqu'il est sous le regard de l'autre, en oubliant, tout comme Narcisse, de s'alimenter des fruits de la connaissance afin de nourrir son esprit, finit tôt ou tard par donner plus de valeur à ces images qu'aux idées, à son image qu'à son intériorité, à vivre dans l'apparence et la superficialité et à confondre la réalité avec un monde fait d'illusions et de fausses attentes.

Même cette manie de faire son égoportrait ou son selfie, dont on se moque de plus en plus actuellement, n'est que le symptôme d'une tendance plus invasive et plus pernicieuse qui touche nos sociétés: celle de l'omniprésence et de la dictature de l'image.

Et mes étudiants? Au bout du compte, je pense qu'ils ont bien aimé ce cours. Mais avant de les laisser partir, j'ai tout de même pris la précaution de leur faire signer une déclaration dans laquelle ils s'engagent dorénavant à ne plus allumer et consulter leur téléphone intelligent en classe, et ce, même pendant la pause. Et vous savez quoi? Je crois que quelque part à l'intérieur d'eux, ils se sentent soulagés. Enfin, on pourra s'entendre penser!




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