La campagne présidentielle française, contrairement à ce qu'imaginaient certains observateurs, n'a pas été fortement impactée par la double tuerie de Montauban (trois militaires tués) puis de Toulouse (trois enfants et un adulte juifs tués à l'entrée d'une école confessionnelle). Et pas davantage lorsqu'on a su qui était le coupable, Mohamed Merah, un jeune islamiste radical.

La principale inflexion des deux ou trois dernières semaines, en fait, tient à la dynamique qu'a su créer Jean-Luc Mélenchon en sa faveur. Le candidat du Front de gauche semble capable de ravir à Marine Le Pen la troisième place dans une compétition qui demeure dominée par François Hollande et Nicolas Sarkozy, au coude à coude dans les récents sondages, du moins pour le premier tour.

Si cette perspective se précise, elle pourrait avoir plusieurs implications. La première est d'affaiblir François Hollande, en le privant d'une partie de son électorat: plus Jean-Luc Mélenchon est haut placé, et plus Nicolas Sarkozy peut espérer devancer François Hollande au premier tour.

La deuxième implication tient au rapport de force que cela dessine au sein de la gauche, dans la perspective d'une victoire: François Hollande devra en tenir compte, par exemple en choisissant un (ou une: Martine Aubry?) premier ministre davantage marqué à gauche qu'il ne l'est lui-même.

Enfin, un éventuel rééquilibrage de ce type pourrait susciter des tensions entre les orientations du Front de gauche (les communistes sont par exemple très favorables au nucléaire) et celles que promeuvent les écologistes (hostiles au nucléaire).

Mais ne nous y trompons pas: tout ceci ne suscite aucun enthousiasme. Les Français trouvent la campagne ennuyeuse, et surtout non conforme à leurs attentes. Une majorité ne tient pas à un duel Hollande-Sarkozy, qui est pourtant l'hypothèse la plus vraisemblable pour le deuxième tour, et le spectre d'une abstention, sinon massive, du moins significative, se profile.

Est-ce la démocratie qui est malade, la France est-elle entrée dans l'ère de la post-démocratie, où chacun est libre de penser et de s'exprimer, mais où la politique est devenue le quasi-monopole des politiciens, des médias et des experts qui sondent l'opinion? On peut penser que le problème français est surtout celui de l'offre politique, une offre qui ne correspond guère à la demande. Car quand les enjeux sont importants, les Français vont voter.

L'abstention correspond en fait à deux logiques différentes. La plus classique est sociale, elle concerne des citoyens démunis, pauvres, peu éduqués, plus ou moins exclus ou marginalisés, et qui ne votent pas parce qu'ils sont trop loin de la vie politique.

La plus récente est politique: ne pas voter, c'est protester, dire que l'on n'accepte pas les discours et les propositions qui sont faites, c'est manifester un point de vue. Cette deuxième logique souligne les carences d'un système politique qui a mal vieilli, et qui semble à côté de bien des préoccupations réelles des Français.

Jusqu'à il y a peu de temps, la réaction la plus visible à la crise de la représentation politique, en France comme dans d'autres sociétés, semblait devoir prendre la forme du populisme, et plus particulièrement du national-populisme tourné vers l'extrême droite - un cheval que le candidat Sarkozy croit bon de devoir lui aussi par moments enfourcher.

Avec l'abstention se profile une deuxième réaction possible. Et de même qu'il est peu crédible, aujourd'hui, en France, de prétendre interdire le Front national, de même, il est peu crédible de tenter de promouvoir le vote obligatoire pour tenter d'enrayer l'abstention.

C'est un seul et même message que lancent les électeurs populistes et une partie des abstentionnistes: la représentation politique française ne s'en sortira que le jour où les acteurs politiques sauront se mettre en phase avec les attentes de la société, sans démagogie, et en dessinant des orientations plus enthousiasmantes que les projets et programmes actuels.