Je ne suis pas superstitieuse. Je ne suis pas particulièrement peureuse non plus. Pourtant. Pourtant, il m'arrive de croiser les doigts derrière mon dos et de sentir les battements de mon coeur s'accélérer lorsque je me retrouve coincée sur le tablier du pont Champlain.

Il m'arrive même d'estimer la température de l'eau et de calculer la distance qui me sépare de la rive afin d'évaluer mes chances de survie dans l'éventualité où je me retrouverais les fesses dans le fleuve. Tout comme je touche mon nez, par crainte que mon pieux mensonge le fasse allonger lorsque, devant les inquiétudes tenaces de mon fils, je tente de le rassurer en affirmant que «Non, mon chéri, le pont Champlain ne peut pas s'écrouler».

Je franchis le pont Champlain deux fois par jour depuis six ans. Mes horaires de travail me permettent toutefois de le faire dans le confort des autobus du RTL, et de profiter de l'efficacité et de la rapidité, toutes relatives cependant, de la voie réservée. 

Je constate néanmoins quotidiennement l'ampleur de la congestion routière, qui s'étend parfois au-delà de l'autoroute 30, et de la vétusté de la structure, que l'on rapièce à coups de millions chaque année. Je me réjouis donc de l'annonce de la construction d'un nouveau pont ,et potentiellement d'un système léger sur rail (SLR) destiné à améliorer les services de transport collectif.

Je déplore toutefois l'attitude paternaliste, rigide et inflexible du gouvernement Harper dans la gestion du dossier. Trop content de jouir du pouvoir décisionnel en territoire provincial, le fédéral se plaît à répéter sur un ton autoritaire que la construction du pont se fera à ses conditions et selon ses paramètres, lesquels incluent le péage. 

Pourtant, une récente enquête a révélé que si l'option du péage est retenue, pas moins de 30 000 voitures et 2500 camions utiliseront les autres ponts pour traverser le Saint-Laurent chaque jour. Or, on semble oublier que le nouveau pont Champlain ne s'ajoutera pas aux traversées déjà existantes: il remplacera l'une d'elles. Une fois le nouveau pont construit, le vieux sera détruit et le problème de la congestion demeurera entier, et se trouvera même décuplé si le péage est imposé.

La construction de cette nouvelle traversée doit par ailleurs être considérée comme un tout et le gouvernement fédéral devrait accepter de financer, du moins en partie, la construction d'un SLR, plutôt que d'y opposer un refus catégorique en plaidant que les transports en commun relèvent des compétences provinciales. Fragmenter ainsi ce projet ne fait que compliquer son financement et retarder sa réalisation.

Sans vouloir être prophète de malheur, je me demande comment des entités gouvernementales aux antipodes l'une de l'autre arriveront à s'entendre dans le meilleur intérêt d'un des axes routiers et économiques les plus importants au pays et des millions de citoyens qui l'empruntent chaque année. 

Il semble évident que si le gouvernement Harper refuse de faire preuve d'ouverture et de souplesse en restant campé sur ses positions, on se dirige non pas vers un nouveau pont, mais vers un inévitable cul-de-sac.

Je ne peux m'empêcher de penser que 2021 est encore bien loin et que d'ici là, beaucoup d'eau coulera sous, et sur, l'actuel pont Champlain, qui devra résister à un nombre incalculable de gels, de dégels, de tempêtes de neige, de grêle et de vent. 

Dans ces circonstances, je devrai me résigner à continuer à mentir à mon fils et à maîtriser mon anxiété. Finalement, je crois que j'ai tout intérêt à aiguiser mon nez de Pinocchio et à m'entraîner à nager sur le dos.