Diplômé en théologie et en philosophie, l'auteur collabore régulièrement aux pages Débats.

Comme de coutume à l'orée du Nouvel An, plusieurs rétrospectives rivaliseront bientôt d'ingéniosité et d'humour pour nous aider à enterrer sereinement 2013. Parions qu'en raison, notamment, de la grossesse difficile du projet de charte du gouvernement péquiste, on y parlera abondamment de religion.

En fait, on a tellement parlé de religion, ici comme ailleurs, que certains ont évoqué un «retour du religieux». Cette rengaine revient périodiquement, sous des plumes diverses. Presque toujours, elle s'accompagne d'un soupir d'agacement. Ou alors du dédain que l'on ressent pour cette poussière tenace qui, bien qu'on l'ait balayée sous le tapis, reflue parfois d'un coin retroussé en de fluettes mousses grisâtres.

Vouées à mourir?

En fait, ce qui se cache souvent derrière cet agacement, ce dédain, c'est la conviction que les religions disparaîtront, nécessairement. Alors quand le fait religieux refait surface dans l'actualité, certains ne peuvent qu'être contrariés comme on l'est lorsqu'un contretemps advient.

Mais d'où vient cette conviction? Elle s'enracine dans ce XVIIIe siècle des Lumières, où l'affranchissement par rapport aux institutions religieuses, conjugué à une idéologie de la raison et du progrès scientifique, pouvait laisser croire aux esprits visionnaires que le déclin des religions s'accélérerait jusqu'à leur extinction.

Or comme le démontre le philosophe Charles Taylor dans L'Âge séculier, cette façon de raconter l'histoire moderne souffre de simplisme. La grande nouveauté moderne ne réside pas dans le fait que la foi religieuse diminue proportionnellement à l'affermissement de la raison, comme si les deux s'opposaient tels les deux plateaux d'une balance. Elle réside dans le fait que le spectre de la croyance s'est considérablement élargi, diversifié.

Cela signifie qu'au contraire d'une personne ayant vécu au Moyen Âge, un citoyen ordinaire, aujourd'hui, n'est pas limité à l'horizon de sens de la religion dans laquelle il est né. C'est relativement nouveau dans l'histoire de l'humanité: sans être singulièrement cultivée, une personne peut choisir de donner du sens à sa vie comme elle l'entend, et comprend que son voisin puisse choisir autrement.

Bref, la foi religieuse ne décline pas, depuis trois siècles, pour disparaître quand le processus de sécularisation s'achèvera. Son déclin témoigne seulement du fait qu'elle est devenue une option parmi d'autres. Une option encore influente, du reste, comme en témoigne la sélection du pape François comme personnalité de l'année du magazine TIME.

Cependant, une autre conviction, ou plutôt une autre croyance explique la frustration avec laquelle certains évoquent le retour du religieux: celui-ci serait responsable des plus grands fléaux ayant ravagé et menaçant encore aujourd'hui l'humanité.

Une fois de plus, voilà qui est réducteur. Les grands charniers du XXe siècle furent causés par des gouvernements athées. Si les institutions religieuses n'ont pas les mains parfaitement propres, un homme aussi averti que Nelson Mandela les qualifiait tout de même de «conscience de la société».

Elles jouent parfois même le rôle de rempart contre la régression démocratique. Ce fut le cas dernièrement en Corée du Sud. Un prêtre catholique a osé dénoncer cette haine systématique des voisins du Nord, qui est devenue une véritable idéologie d'État là-bas. Gourmandé par le gouvernement sous prétexte de sécurité nationale, le prêtre a bénéficié de l'appui de milliers de protestants et de bouddhistes. Un bel exemple de solidarité religieuse contre la censure étatique.

Bref, les religions ne disparaîtront pas, et c'est tant mieux. En prendre acte constitue le meilleur moyen de s'assurer que la foi religieuse joue un rôle mesuré dans nos sociétés. Car, à force de la marginaliser, de vouloir l'enfermer dans la sphère privée, on s'expose à un «retour du refoulé» qui, comme on le sait depuis Freud, ne se manifeste pas toujours de la plus élégante des façons.