Plus de six mois après son élection, le pape François bénéficie encore d'une cote d'amour enviable par-delà les milieux catholiques. Bien des facettes de la personnalité du pape expliquent son succès: humilité, simplicité, liberté face aux conventions, etc. Cependant, c'est peut-être par son pragmatisme que François est le plus rafraîchissant.

En contraste, le pastorat de ses prédécesseurs misait davantage sur les rappels doctrinaux. Avec les meilleures intentions: face au relativisme envahissant les sociétés occidentales, ils estimaient que la meilleure réponse à opposer résidait en un effort de clarification de la doctrine. Quand les gens auraient la nausée à force d'évoluer dans la gélatine des convictions molles, ils reviendraient au bercail d'une religion à l'identité forte.

Jean-Paul II surtout s'est employé en ce sens. Aujourd'hui, force est de constater que le culte de la pureté doctrinale n'a pas donné beaucoup de fruits. C'était d'ailleurs prévisible: dès 1968, avec la publication de Humanae Vitae, «l'encyclique de la pilule», Paul VI avait asséné, malgré lui, un coup de boutoir décisif à l'enthousiasme créé par le Concile Vatican II.

Par son approche doctrinale qui, pratiquement, départageait en «héros de la vertu» et en «pécheurs» des sociétés divisées sur des sujets autrement plus importants que la contraception, Paul VI réalimentait, glaive au poing mais à peu près isolé, la Kulturkampf. La «Culture War», selon l'expression consacrée. Le conflit entre deux visions du monde réputées irréconciliables. 

Or, jusqu'à présent, François ne semble pas vouloir répéter la charge donquichottesque de Paul VI. Certes, il s'implique à fond dans les présents chocs culturels. Mais il le fait à sa façon.

Ainsi, il choisit ses combats. Il ne mâche pas ses mots, par exemple, quand il est question de justice sociale, l'amour du prochain étant le coeur de l'Évangile. Il est sévère, également, quand il exhorte l'Église à se convertir elle-même, à changer ses attitudes. Car il sait à quel point l'exemple d'une vie sainte convainc davantage que les «lois mesquines» dans lesquelles l'Église s'est parfois enfermée, selon son propre aveu.

Sciemment, il parle peu de moralité domestique. Quand il le fait, il interpelle simplement la conscience de chacun. Il évite d'alimenter des polarisations qui embourbent la discussion sur l'essentiel.

Surtout, François fait preuve d'un pragmatisme bienvenu lorsqu'il se dégage de la mêlée pour tenter d'humaniser celle-ci. Transformer le plus possible l'affrontement en dialogue. Instaurer une «culture de la rencontre», pour reprendre son expression. Je pense entre autres à la main qu'il a tendue aux athées dernièrement. 

En cela, il rappelle Jean XXIII, protagoniste important de l'apaisement des tensions entre les blocs de l'Est et de l'ouest au début des années 60. Alors que le monde menaçait de s'effondrer, le temps n'était pas aux spéculations sur le sexe des anges. Pareillement, François, qui paraît continuellement scandalisé par la souffrance d'un grand nombre, ne dilapide pas ses énergies en estocades périphériques.

Pour éviter que la «guerre des cultures» en devienne véritablement une, totale et démesurée, François sait qu'il ne doit pas remplir son office de telle sorte que les oreilles se referment. Car l'histoire, tout comme la situation sociale dans bien des pays, nous enseigne que le vrai danger, toujours réel quoique souvent imperceptible, est de se retrouver dans un monde devenu incapable d'écouter. Un monde emporté dans une vendetta culturelle interminable entre des camps irréconciliables à force d'être assourdis par leurs propres slogans. Un monde évoqué par Arcade Fire dans leur chanson Culture War

Nous serons soldats pour vous, maman, papa,

Dans votre guerre culturelle.

Nous serons soldats pour vous, maman, papa,

Mais nous ignorons de quoi il est question.