Hier soir, dans un appartement exigu, des amis s'entassent pour visionner le premier match de la finale de la Coupe Stanley. En cours de soirée, chacun y va de ses commentaires.

François: «Go Hawks Go! Faut pas que les Oursons gagnent!» François appuie normalement le Canadien, mais puisque celui-ci est exclu de la course depuis longtemps, il prend pour n'importe quelle équipe s'attaquant aux prédateurs naturels du Tricolore.

Marie: «On aura beau dire, le jeu de transition des Bruins est impeccable... quelle efficacité!» Marie connaît son hockey. Elle prend pour l'équipe qui pratique le mieux son sport préféré.

Philibert: «Toews, Kane... des guerriers comme je les aime!» Philibert est un nostalgique de l'époque où les joueurs étaient des «vrais», ne jouaient pas «pour le cash». Il incline invariablement du côté de l'équipe la plus intense.

Myrlène: «Chara, juste à le regarder, il me fait peur!» Myrlène est une amatrice superficielle. Elle encourage une équipe ou l'autre selon des critères que seul connaît son inconscient.

Le dénominateur commun au groupe, ce n'est pas une passion pour le hockey. C'est plutôt le fait qu'aucun des amis, confronté à un enjeu, même insignifiant, n'est capable de rester absolument neutre. Les motivations diffèrent, mais chacun penche d'un côté ou de l'autre, à divers degrés.

Il y a bien Pierre qui aime détendre l'atmosphère en fin de troisième période: «Si on m'avait consulté en inventant ce sport, j'aurais donné une rondelle à chaque équipe, comme ça pas de chicane». Même Pierre n'est pas précisément neutre: il est indifférent. Il ne comprend pas l'enjeu, ne se sent pas concerné par lui. Mais il ne peut pas nier que cet enjeu existe, et il est loin d'être indifférent au fait que ses amis soient réunis autour de lui dans la joie d'exprimer leur option chacun à leur manière inimitable.

Dans le débat qui fait rage à propos d'une éventuelle charte de la laïcité ou des valeurs québécoises, un mot revient souvent: neutralité. Un mot séduisant: il suggère la propreté, la rigueur, l'objectivité scientifique.

Or la neutralité dont on parle est un fantasme, une fiction. Là où il y a des hommes et des femmes, rien n'est vraiment neutre. Le cadre public n'y change rien: interdire à une infirmière de porter une croix est aussi rabat-joie et inefficace que de demander à Philibert de ne pas porter son chandail des Hawks. Qu'il le porte ou non, son coeur balance quand même. La seule chose qui risque d'arriver efficacement, c'est de ruiner la belle ambiance de la soirée.

Ainsi, la neutralité ne saurait être une fin en soi. Le but principal de l'État n'est pas d'être neutre, mais de servir équitablement tous les citoyens et leur permettre de vivre librement. Pour y arriver, c'est vrai, l'État doit s'efforcer d'agir avec «neutralité». Mais non pas au sens où il nierait hypocritement ses inclinations, qui s'enracinent dans son histoire, dans sa culture dominante, etc.; au sens où, dans les faits, son action se révèle juste, compréhensive sans partialité. Pour favoriser un vivre ensemble optimal, il s'agit davantage de faire preuve d'une ouverture d'esprit concrète que de neutraliser d'inévitables différences.

Peu importe que l'hôte de la soirée, notre fonctionnaire de service, se soit maquillé le visage aux couleurs des Bruins: s'il distribue la bière et les croustilles équitablement et avec le sourire, peu importe le pointage, tout le monde est gagnant.