La contestation contre les méthodes autoritaires du gouvernement turc est une affaire insignifiante. Elle pourrait sans doute coûter son poste au premier ministre Recep Erdogan. Elle ne devrait pas stopper la voie que la Turquie a empruntée sous son gouvernement: l'islamisation de la société et la montée en puissance du pays sur la scène internationale. C'est là la vraie révolution turque.

Il y a quelque chose de fascinant à lire les comptes rendus des médias occidentaux sur les événements en Turquie. La plupart d'entre eux interrogent toujours les mêmes chercheurs et porte-parole libéraux d'un pays profondément conservateur et religieux.

Ainsi donc, pour Le Monde, les «Turcs» manifestent «massivement» dans plusieurs villes, dont Istanbul décrite comme «embrasée». Pour le New York Times, la «plupart des Turcs» sont «irrités et choqués» par les changements imposés par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir en 2002.

Cette lecture de la situation qui fait des préoccupations et des analyses des Occidentaux et d'une certaine élite locale celles de tous les Turcs est loin de la réalité. Les manifestations regroupent quelques dizaines de milliers de personnes sur 70 millions d'habitants, Istanbul est calme et l'immense majorité est plutôt satisfaite du bilan du gouvernement.

Sous la gouverne du parti islamique de Recep Erdogan, la Turquie a connu et connaît toujours un développement économique et social étonnant. Le revenu par habitant a été multiplié par trois grâce à une croissance économique qui frise les 8% par an (1,4% pour l'Europe). Si les Turcs sont de plus en plus riches, ils doivent cependant composer avec un gouvernement dont l'objectif est d'instaurer un «ordre moral» aux couleurs de l'Islam. Tout cela se fait en douceur, car Erdogan se souvient que le premier dirigeant islamiste élu en 1996 avait été chassé du pouvoir par les militaires gardiens du caractère laïc de l'État. Aujourd'hui, l'armée est aux ordres.

Sur la scène internationale, la Turquie est un joueur incontournable. Membre de l'OTAN, elle jouit de l'indulgence de la communauté internationale. Qui proteste encore sur le sort du nord de Chypre, territoire occupé illégalement par les Turcs depuis 1974 et où des milliers de Chypriotes grecs ont été chassés de leurs terres ou tués? Qui ose reconnaître le génocide des Arméniens, sinon une vingtaine de pays?

Membre du G20, mais snobée par l'Union européenne après avoir consenti d'énormes efforts afin d'y adhérer, la Turquie est tournée vers l'Asie centrale, le monde arabe et musulman et l'Afrique, un continent où elle est un des rares pays à y entretenir 30 consulats et ambassades. La Turquie a rapidement soutenu le printemps arabe et le premier ministre s'est précipité en Tunisie, en Libye et en Égypte afin d'offrir conseils politiques et aide financière. Il s'est rendu en Somalie, là où personne ne va. Il a tourné le dos à Israël après 60 ans de relations presque parfaites et a reçu les leaders du Hamas. Il a réclamé le départ du président syrien.

L'attitude autoritaire du gouvernement turc n'a rien de nouveau. Kemal Ataturk avait agi de même dans les années 20 et 30 pour imposer une modernisation à marche forcée. Aujourd'hui, le pays vit une situation semblable.

Comme le remarquait Stefan Füle, commissaire européen à l'élargissement, «la Turquie est engagée dans un processus crucial de transformation et travaille simultanément à divers projets qui lui réclament beaucoup d'attention et d'énergie: une nouvelle Constitution, un processus de paix pour mettre fin au terrorisme du PKK (kurde) et poser les bases d'une solution au problème kurde, la poursuite des réformes, etc. Tout cela dans le but d'édifier un État moderne et démocratique.»

La contestation actuelle n'est qu'un soubresaut de cette nouvelle marche forcée.