Il y a quelques années, l'hebdomadaire américain Newsweek qualifiait le Pakistan de pays le plus dangereux du monde. L'édition papier de la revue a disparu et, dimanche dernier, le Pakistan a montré qu'il pouvait être autre chose qu'un repoussoir.

Le scrutin législatif a été historique. Pour la première fois depuis la création du pays en 1947 un gouvernement élu termine son mandat et passera dans quelques jours le pouvoir à une autre équipe légitimement élue. Les électeurs - particulièrement les femmes - ont bravé les menaces des djihadistes et des talibans et se sont rendus voter en masse. Enfin, signe des temps, les hijras, ces transgenres nés hommes et continuellement persécutés, ont présenté une vingtaine de candidats après avoir vu leur état reconnu récemment par la Cour suprême.

Le résultat de ces élections pour le moins inhabituelles risque toutefois de poser des difficultés aux voisins du Pakistan et aux Occidentaux. Pendant la campagne électorale, Nawaz Sharif, futur premier ministre, après l'avoir été deux fois, et Imran Khan, la vedette du cricket et maintenant chef de l'opposition, ont promis d'ouvrir des négociations avec les talibans pakistanais et de mettre fin à la participation du Pakistan à la lutte contre le terrorisme.

Sur ces thèmes, les deux leaders ont touché un nerf sensible de l'électorat. Celui-ci est exaspéré par le conflit avec les djihadistes et les talibans. Depuis plus d'une décennie, combats et affrontements ont causé la mort de quelque 30 000 personnes, dont des milliers de policiers et militaires, pour de maigres résultats.

La volonté de Sharif et de Khan d'apaiser les tensions avec les groupes islamistes ne relève pas seulement de leur promesse de relancer l'économie du pays. Elle se fonde aussi sur le constat que le Pakistan est une société de plus en plus conservatrice, religieuse et profondément anti-américaine, malgré la présence d'un bloc laïc et moderne. C'est là tout le paradoxe du Pakistan.

D'un côté, les femmes se mobilisent pour réclamer leurs droits, la présence d'une cinquantaine de chaînes de télévision alimente débats et controverses, la littérature pakistanaise s'épanouit, et plusieurs écrivains sont régulièrement candidats à de prestigieux prix sur la scène internationale.

De l'autre côté, les partis religieux pèsent de tout leur poids sur tous les aspects de la vie quotidienne, et les affrontements entre sectes sont d'une rare violence. Les États-Unis rassemblent contre eux à peu près toute la société.

Les intentions de Sharif vont se heurter à d'énormes obstacles. Chez les talibans, il n'est pas certain que le futur premier ministre ait des interlocuteurs sérieux. D'autres accommodements ont été signés par le passé avec comme résultat le renforcement des extrémistes.

Pour leur part, les Occidentaux ont investi massivement au Pakistan, mais aussi en Afghanistan et aux alentours, dans la lutte au terrorisme. Si le Pakistan fait faux bond, c'est tout un maillon du dispositif qui saute et fragilise l'ensemble. Nawaz Sharif ira-t-il jusqu'au bout?

Les Américains, aussi détestés soient-ils, versent des milliards en aide économique et militaire et ont les yeux rivés sur l'arsenal nucléaire pakistanais dont ils craignent qu'il ne tombe aux mains d'éléments radicaux. Il faudra bien négocier avec eux.

Mais ce qui sera le plus difficile pour Sharif, c'est de convaincre l'armée du bien-fondé de sa politique. Les militaires contrôlent toute la vie politique depuis l'indépendance, et Sharif en sait quelque chose, lui qui fut renversé en 1999 par un coup d'État au cours de son deuxième mandat. Cette armée refuse toute compromission avec les terroristes tout en les utilisant, parfois. Elle lutte avec acharnement contre les talibans locaux, mais ne répugne pas à conclure des alliances circonstancielles avec ceux d'Afghanistan ou avec des djihadistes s'attaquant aux intérêts indiens.

Le Pakistan oscille toujours entre dictature et démocratie. Espérons que cette fois-ci il se stabilise du bon côté.