À l'heure où nos économies sont de plus en plus mondialisées, les contrastes sont frappants et éloquents sur l'avenir qu'on prépare.

L'Europe joue les pionnières. Première au front, la très conservatrice Suisse a tenu un référendum sur les rémunérations abusives versées aux banquiers et aux hauts dirigeants dans le but d'agir sur les inégalités et de mieux contrôler un système de rémunération débridé, qui a souvent mis à risque les entreprises comme les emplois. De plus, les hautes instances européennes viennent de mandater l'OCDE pour endiguer l'évasion fiscale des multinationales.

Or, pendant qu'en Europe, on cible les riches, au Canada comme aux États-Unis, ce sont les syndicats qui sont dans la ligne de tir. Au nom du «right of work», plusieurs États républicains ont levé l'obligation de chaque travailleur de cotiser à son syndicat. Ils ont aussi facilité la vie à tous les Walmart de la Terre en modifiant les règles de syndicalisation pour ajouter un vote obligatoire, même quand une majorité de travailleurs ont signé une carte d'adhésion syndicale.

Les résultats sont aussi spectaculaires que catastrophiques. Ainsi, le taux de syndicalisation a chuté du tiers de la main-d'oeuvre, à 11%, avec l'appauvrissement de la classe moyenne qui en découle.

Au Canada, les mêmes débats sont présents. Le patronat et une certaine droite sont particulièrement actifs en se cachant derrière de prétendues préoccupations démocratiques! Ce qui inquiète par ailleurs, c'est l'adoption en décembre dernier d'un projet de loi privé, piloté par un député conservateur, dans le but d'imposer supposément plus de transparence aux syndicats quant à l'utilisation de leurs finances. Suspecte, car l'obligation de rendre des comptes aux membres en matière financière est déjà prévue dans nos lois. Curieusement, seules les organisations syndicales sont visées, alors que des centaines d'autres corporations perçoivent aussi des cotisations professionnelles. À l'évidence, c'est la formule Rand (cette fameuse obligation pour tous de cotiser au syndicat) qui est ciblée.

On ne peut pas réclamer tout et son contraire. Le droit d'association et le droit de négocier doivent avoir un sens et s'inscrire dans un système de relations de travail cohérent. Ou bien le droit de se syndiquer est pratiqué sur une base individuelle et on négocie à l'échelle nationale par branche, avec plusieurs syndicats, comme c'est la norme en Europe. Ou bien la négociation se fait à l'échelle locale avec un seul syndicat, qui ne peut exister que si la majorité absolue de travailleurs le veut, auquel cas tous doivent cotiser parce que tous bénéficient des conditions négociées. Autrement, c'est la fin des relations collectives de travail. Est-ce vraiment cela qu'on veut?

Indéniablement, la présence syndicale a contribué à créer une classe moyenne forte. Le syndicalisme a grandement amélioré les conditions de travail. Salaire, temps de travail ou vacances, santé-sécurité ou encore retraite, la preuve de son apport n'est plus à faire.

Là où une certaine confusion demeure, c'est sur le rôle sociopolitique joué par les syndicats. Pour défendre adéquatement les travailleurs, il faut ratisser large, savoir faire contrepoids. Pour ce faire, l'action ne peut se limiter à l'entreprise. Aucun des acteurs ne s'y confine d'ailleurs.

Ça donne quoi d'avoir une bonne convention collective si les régions se vident et qu'il n'y a plus d'emploi? Si les garderies sont inexistantes ou inabordables? Si ça coûte les yeux de la tête pour se soigner, s'instruire ou se perfectionner?

Pour avoir vu cela de très près, j'affirme qu'il n'y aurait pas eu d'équité salariale, de garderies, d'assurance parentale ou de fiscalité en faveur des familles si les syndicats n'étaient pas sortis de l'entreprise pour mener les luttes politiques qui s'imposaient.

Il faut voir venir ce que les conservateurs préparent avec leur nouvelle loi. Ils ne se contenteront pas de colliger les états financiers des syndicats! C'est dans ce contexte qu'il faudra choisir, même si les syndicats, comme d'autres, sont imparfaits.