Entre la vérité et le mensonge, il y a les sondages

Boucar Diouf

L'auteur est humoriste, conteur, biologiste et animateur.

La Presse

Voici une blague adaptée d'une version glanée sur la toile, qui montre que les sondeurs ont parfois des tâches insurmontables. En 1985, année du fameux spectacle USA for Africa, on a posé la question suivante à la planète: «Quelle est votre opinion sur l'état de la pénurie alimentaire dans le reste du monde?»

Un sondage qui avait fait patate parce que les Éthiopiens interrogés ne savaient pas ce qu'est un aliment, les Européens ne savaient pas ce qu'est une pénurie, les Russes ne savaient pas ce qu'est une opinion et les Américains ne savaient pas ce qu'est le reste du monde! Souriez, c'est une blague! En voulez-vous une autre?

Si on met la tête d'un individu dans le feu et ses pieds dans un congélateur, le statisticien dira que son nombril abrite un climat tempéré avec possibilité d'y voir pousser des palmiers. Voilà la citation avec laquelle mon professeur commençait son cours de statistiques descriptives, au baccalauréat en biologie.

Ce monsieur, sans vouloir dénigrer sa matière, prenait le temps de dire aux étudiants que les statistiques étaient très élastiques et qu'il fallait parfois se méfier des probabilités, des intervalles de confiance, des hypothèses nulles et de tout ce vocabulaire savant, qui laisse parfois croire que le nombre de décimales après la virgule est une irréfutable preuve de précision.

Si le sondage est toujours flanqué d'une marge d'erreur, c'est que dans le merveilleux monde des statistiques et des probabilités, même l'évidence qui semble nous sauter aux yeux n'est jamais à l'abri du doute. Ces méthodes de prévision ont beau être savantes, elles ne pourront jamais mesurer les émotions qui habitent les électeurs entre la maison et le bureau de vote.

Avez-vous déjà essayé de reconstituer une vache à partir de trois livres de steak haché? C'est à une tâche aussi colossale que doivent parfois s'attaquer les sondeurs qui, avec un échantillon de 1000 répondants, essayent de prédire avec exactitude l'issue d'une lutte à trois.

Pour mieux visualiser le potentiel leurre qui les attend, imaginons un cadeau Noël qui, après emballage, a la forme d'une bouteille. Le genre de présent qu'un amateur de vin prendrait pour un grand cru, mais qui peut bien être une bouteille d'huile d'olive. Mais pire encore, il arrive que le paquet qu'on pensait immanquablement cacher une bouteille accouche d'une petite quille. C'est de cette façon, par exemple, qu'à l'abri du radar des sondeurs, la petite vague orange annoncée en 2011 s'est transformée en tsunami meurtrier pour le Bloc québécois.

Les chiffres sont aux analystes ce que les lampadaires sont aux ivrognes: ils fournissent plus un appui qu'un éclairage véritable. À cette affirmation de Jean Dion, on pourrait presque ajouter que les faibles écarts éteignent le lampadaire, installent la noirceur et transforment un sondage en mirage.

Une question demeure quand même mystérieuse. Si les sondages sont si critiquables et contestés de tous bords, pourquoi en fait-on autant à chaque rendez-vous électoral? Probablement parce qu'ils fournissent un intervalle de confiance à tous les partis en lutte. Ils permettent à ceux que les chiffres favorisent de dire: «Pas question de se laisser distraire par un sondage. Tout est encore possible!» Mais ils permettent aussi à ceux que les chiffres donnent perdants de dire: «Pas question de se laisser distraire par un sondage. Tout est encore possible!»

Finalement, c'est comme si le sondage était aux partis politiques ce que l'argent est à l'humanité: tout le monde semble penser que l'argent ne fait pas le bonheur, mais on est prêt à s'entretuer pour quelques poignées de dollars.




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