Je voudrais saluer tous ces musulmans modérés qui ont décidé de mettre en échec la venue des prêcheurs fondamentalistes de la mouvance salafiste à Montréal. Si tu veux éviter la révolution, mon prince, fais-la, disait Machiavel. Je pense que cette initiative est une belle façon de montrer à tous les islamophobes que les musulmans ne forment pas un groupe monolithique de croyants réfractaires aux changements.

Il faut avouer qu'à cause de tous ces prédicateurs extrémistes qui prônent l'intolérance, la misogynie, l'homophobie et la haine contre les nations occidentales, être arabe dans les pays du nord n'est pas toujours facile.

Il y a quelques années, j'ai fait un voyage aux États-Unis avec un ami algérien qui s'appelle Amine. Il portait la barbe par habitude, mais pratiquait un islam très modéré. Il priait à l'occasion, mais aimait siroter son verre de vin lorsque la pénombre empêchait le musulman voisin de le prendre en flagrant délit de transgression.

Bref, mon copain Amine était plus un musulman de culture que de pratique. Il était un brillant ingénieur, doublé d'un humaniste, qui avait fui l'Algérie dans les années 90, à une l'époque où l'Armée islamique du salut (AIS) et le Groupe islamique armé (GIA) instrumentaient de cruels massacres dans la population civile.

J'avais rencontré Amine dans un congrès d'océanographie et nous sommes rapidement devenus très proches, si bien qu'un jour, avec un troisième mousquetaire québécois, nous avions décidé de faire le voyage jusqu'à New York en voiture. C'est là que l'histoire que je veux vous raconter commence.

Quand nous sommes arrivés aux douanes américaines avec Amine, j'ai découvert ce qu'est le véritable profilage ethno-racial. Les douaniers l'ont cuisiné derrière des portes closes pendant une heure. Il avait beau expliquer qu'il finissait son doctorat en géologie, qu'il était au Québec depuis plusieurs années et qu'il avait quitté l'Algérie à cause de l'intégrisme, ils ne voulaient pas lâcher le morceau. Il a fallu qu'il leur dévoile bien des informations pour leur prouver qu'il ne voulait pas de mal à l'Amérique.

Quand Amine est sorti de l'interrogatoire, il avait les yeux pleins de larmes et ne voulait plus voir New York. Sa joie de vie légendaire avait disparu et il m'a dit en sanglotant: «Boucar, moi qui ai passé toute ma vie à combattre l'intégrisme, je ne pouvais jamais imaginer un jour vivre une telle humiliation juste parce que je suis Algérien. J'ai quitté mon pays pour ne pas être victime des intégristes musulmans, mais maintenant je peux dire qu'ils m'ont vraiment eu. Je me souviendrai toute ma vie du calvaire que je viens de vivre à cette frontière.»

À cause de l'effet Ben Laden, l'association entre terrorisme et Arabe est presque devenue banale. Pourtant, les Arabes représentent moins d'un musulman sur cinq du milliard et demi de pratiquants que compte la Oumma islamique. Parmi les six pays musulmans les plus peuplés que sont l'Indonésie, le Pakistan, l'Inde, le Bangladesh, l'Iran et la Turquie, il n'y a aucune nation arabe. Malgré la présence d'extrémistes dans tous ces pays, quand ça saute, on pointe les Arabes en premier. Après les explosions au marathon de Boston, le New York Post avait accusé successivement un jeune Saoudien de 20 ans et deux jeunes Marocains avant d'accepter que le terrorisme islamique pouvait aussi être tchétchène.

Le groupe Al-Qaïda est comparable à un cancer dont la tumeur principale était un Arabe nommé ben Laden. Les Américains ont, par une opération chirurgicale menée au Pakistan, réussi à nous débarrasser de cette tumeur. Mais les cellules dormantes de l'organisation ont eu le temps de se disperser sur la planète. Les programmes antiterroristes en vigueur dans tous les pays occidentaux sont donc une forme de chimiothérapie planétaire. Or la chimiothérapie a ce regrettable défaut de ne pas toujours faire la différence entre le véritable ennemi et tout ce qui lui ressemble.