Le marché du carbone devait permettre au Québec de moderniser son économie, de réduire sa dépendance au pétrole et de créer des emplois dans de nouvelles filières. Pour les prochaines années, il risque plutôt de faire sortir des centaines de millions de dollars de la province.

Quelque chose, quelque part, n'a pas fonctionné. Et le problème, c'est que le Québec ne s'est pas donné les moyens de ses ambitions dans sa lutte contre les changements climatiques. Il faut aujourd'hui réaliser le coût de notre inaction, puis renverser la vapeur.

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Revenons en arrière. Québec a été un précurseur en Amérique du Nord en démarrant avec la Californie un marché du carbone auquel d'autres partenaires, dont l'Ontario, se joindront bientôt. Le gouvernement du Québec a aussi le mérite de s'être fixé des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) très ambitieuses. Considérant la menace que font planer les changements climatiques, c'était audacieux et nécessaire.

Depuis, le gouvernement a fait des efforts pour réduire ses émissions. Mais ils ne sont pas à la hauteur de l'objectif. La preuve, c'est qu'entre 2010 et 2014, les émissions ont même légèrement augmenté au Québec.

Or, peu de Québécois le réalisent, mais l'époque où l'on pouvait rater ses cibles et s'en tirer avec un « oups ! » ou un « désolé » est révolue. Par une mécanique complexe, le marché du carbone transforme les cibles de réduction du gouvernement en droits d'émission distribués aux entreprises qui polluent. Ces entreprises ont alors deux options. Réduire leurs émissions, ou acheter des crédits sur le marché pour les compenser.

C'est cette deuxième option qui se dessine chez nous. Les prévisions du gouvernement montrent que nous raterons largement notre cible de réduction pour 2020. Cela signifie que nos entreprises ont déjà commencé et continueront d'acheter massivement des crédits à la Californie pour compenser leur pollution. Combien ? Des calculs prudents montrent qu'à partir de 2020, environ 120 millions par année quitteront le Québec - peut-être beaucoup plus si le prix du carbone ou nos émissions grimpent*.

Ces capitaux qui partent vers des États plus riches que le nôtre sont troublants.

Bien sûr, d'un point de vue environnemental, les réductions de carbone se font quand même. Le Québec et la Californie travaillent ensemble pour réduire la pollution. Si c'est la Californie qui fait le travail, c'est elle qui est payée pour. Pour l'environnement, c'est tout aussi bien.

Mais d'un point de vue économique, il faut se poser des questions. Ces millions seront pris dans la poche des Québécois. Le gros des émissions québécoises vient en effet du secteur des transports. Les distributeurs de carburant se retrouveront donc à payer des crédits de carbone... et refileront la note aux automobilistes.

Faire les efforts de réduction chez nous, évidemment, ne serait pas gratuit. Mais nous en tirerions des bénéfices. Les experts estiment que le marché du carbone pourrait s'équilibrer à long terme, car la Californie et l'Ontario se sont fixé des cibles de réduction très ambitieuses pour 2030. Mais ce ne sont pas des prétextes pour ne rien faire.

Le projet de loi 106, dont les consultations en commission parlementaire viennent de prendre fin, propose la création d'un organisme appelé Transition énergétique Québec pour coordonner les efforts de réduction des GES. C'est bienvenu, mais largement insuffisant. L'ampleur de nos cibles commande un véritable projet de société, qui doit impliquer tous les ministères et doit être porté par le premier ministre lui-même.

En se joignant à un marché du carbone, le gouvernement nous a engagés dans une voie sur laquelle on ne peut reculer.

Il est de sa responsabilité d'établir un plan pour qu'on en tire profit plutôt que d'en subir les conséquences. Sinon, il donnera des munitions à ceux qui opposent environnement et développement économique. Ce serait vraiment dommage.

Comment les millions quittent-ils le Québec ?

Le Québec s'est engagé à réduire de 20 % ses émissions de GES en 2020 par rapport à 1990. Tous les scénarios du gouvernement montrent qu'il ratera largement cette cible. En prenant le milieu de la fourchette des prévisions, le gouvernement émettra 5,65 mégatonnes de trop en 2020. Ces tonnes devront être compensées par des crédits de carbone. En considérant que la tonne de carbone vaudra 21 $ CAN en 2020 (une estimation basse qui correspond à peu près au prix plancher fixé par le marché du carbone), cela fait près de 120 millions à payer en crédits... pour 2020 seulement.