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Silence, le Bien avance

Il ne faudrait quand même pas que nos débats de société virent en débats... (PHOTOMONTAGE LA PRESSE)

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PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Paul Journet

Éditorialiste

La Presse

Il ne faudrait quand même pas que nos débats de société virent en débats...

On caricature à peine en résumant ainsi la position des délégués syndicaux de l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal, qui ont annulé une conférence de la militante laïque Nadia El-Mabrouk.

Ce n'est pas un fait isolé ou une gaffe. C'est le symptôme du clivage du débat qui mène à un cul-de-sac. À un refus même d'écouter l'autre camp. On comprend ceux qui font une indigestion de ce débat lancinant, mais que cela leur plaise ou non, il se pose encore à l'Assemblée nationale.

Avant d'aller plus loin, rappelons les faits.

En février, l'Alliance présentera un colloque pour son 100e anniversaire. Mme El-Mabrouk a été invitée à donner une conférence sur la laïcité (signes religieux, éducation à la sexualité, cours d'éthique et culture religieuse). En décembre dernier, elle faisait partie de la trentaine de conférenciers annoncés dans le programme du colloque.

En l'apprenant, des enseignants ont paniqué.

Ils auraient pu tout simplement ne pas assister à la conférence - il y en aura plusieurs au colloque. Mais cela ne leur suffisait pas. Ces profs ont voulu empêcher tous leurs collègues d'y assister. Ils se sont arrogé un droit de censure.

Une motion sans préavis a ainsi été présentée à l'assemblée des délégués syndicaux. Par vote majoritaire, la conférence de Mme El-Mabrouk a été annulée. On l'a aussi retirée de la table ronde prévue sur le féminisme.

C'était, selon le syndicat, pour éviter un «malaise». En d'autres mots, pour éviter un débat.

Cette exclusion est indéfendable. Lueur d'espoir, Le Devoir a révélé hier soir que l'Alliance convoquera une assemblée extraordinaire lundi prochain pour réévaluer l'exclusion de la conférencière. Ce serait la moindre des choses. Mme El-Mabrouk veut interdire le port de signes religieux aux profs et réformer le cours d'éthique et culture religieuse (ECR). Selon la majorité des délégués syndicaux, ces positions sont trop «explosives» pour être débattues. Or, il y a des limites à vivre dans sa bulle... Pour le cours ECR, même ceux qui l'ont conçu proposent de le mettre à jour. Et pour les signes religieux, l'interdiction est une promesse du gouvernement caquiste majoritaire appuyée selon les sondages par près de 60% des Québécois.

On l'a déjà dit et on le répète : la majorité n'est jamais un argument suffisant pour limiter les droits d'une minorité. 

D'ailleurs, dans ces pages, nous avons pris position contre l'interdiction des signes religieux aux enseignants. Il reste que pour bien critiquer cet argumentaire, il faut le connaître.

À quelques semaines du dépôt attendu du projet de loi caquiste, le contexte était donc bien choisi pour en parler. Hélas, l'Alliance a cédé dès que des membres se sont sentis heurtés d'entendre une opinion contraire à la leur. Ils ne voulaient pas être dérangés pendant qu'ils étaient occupés à avoir raison.

Heureusement qu'il reste des personnes courageuses, comme Pascale Navarro, elle aussi collaboratrice à Débats. La féministe a annulé sa participation à la conférence par solidarité avec sa consoeur, malgré leurs désaccords.

***

Des prétextes oiseux ont été trouvés pour exclure Mme El-Mabrouk. On a prétendu qu'elle n'avait aucune expertise. Au nom de «la science», il aurait fallu inviter une «véritable spécialiste», et non une militante «radical (e)», a prétendu sur Twitter Martin Geoffroy, directeur du Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation au cégep Édouard-Montpetit.

Or, pour paraphraser Steven Pinker, l'idéologie est comme l'haleine : on ne sent jamais la sienne.

Des chercheurs comme M. Geoffroy sont moins neutres qu'ils ne le croient. Et il réclame un peu vite le monopole de «la science».

La laïcité n'est pas une science expérimentale où les chercheurs font valider leur méthodologie par des pairs. C'est aussi un débat de principes pour lequel un désaccord raisonnable subsiste.

Avec la laïcité, il existe plusieurs niveaux d'expertises : sur le concept théorique, sur son application juridique et sur les expériences en société. Sociologues, philosophes, juristes et politologues peuvent réclamer une expertise. À cela s'ajoute un autre niveau de connaissance : comment le vivent les membres des minorités. Mme El-Mabrouk, professeure d'informatique à l'Université de Montréal, a grandi en Tunisie. Elle est aussi de culture musulmane. Les témoignages des membres de communautés religieuses sont essentiels pour comprendre la diversité.

Cela, des chercheurs qui protègent leur statut ou leurs subventions l'oublient un peu vite...

En tant qu'intellectuelle, Mme El-Mabrouk a défendu ses idées dans le magazine Argument et dans l'essai collectif La face cachée du cours d'Éthique et culture religieuse, ainsi que dans la section Débats de La Presse+, où elle est collaboratrice régulière.

On peut penser qu'elle ne manque pas de tribunes. Mais ce qui est le plus inquiétant dans cette affaire, ce n'est pas ce qui lui est arrivé. C'est ce que son exclusion nous apprend d'un débat qui n'en finit plus de pourrir. Les militants laïques ou inclusifs ne s'écoutent plus. Ils s'insultent et s'excommunient, trop heureux dans leur certitude de faire avancer le Bien. Au lieu de bâtir des ponts, ils creusent des gouffres.




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