La déclaration de revenus unique n'est pas une «bande-annonce pour la souveraineté», comme le prétendait l'année dernière l'ex-chef péquiste Jean-François Lisée. C'est une bonne idée pour une raison plus prosaïque : cela permettrait des économies de temps et d'argent.

Certes, l'économie d'argent ne serait pas aussi grande qu'on le prétend. Et le Québec ne gagnerait pas tant d'autonomie fiscale. Mais si on peut rendre l'État un peu plus efficace, pourquoi ne pas le faire?

À l'Assemblée nationale, tous les partis y sont favorables. L'Ordre des comptables professionnels agréés du Québec le souhaite aussi. Même chose au fédéral avec les conservateurs, les néo-démocrates et les bloquistes. Seul le gouvernement Trudeau s'y refuse.

Le Québec reste ainsi l'unique province où les citoyens remplissent deux déclarations de revenus, et où deux différentes catégories de fonctionnaires traitent ces documents.

Plus de 60 ans après la création d'un impôt québécois pour les particuliers, le temps est venu de remettre en question les vieilles façons de faire.

Par nature, M. Trudeau n'est pas un partisan du fédéralisme asymétrique. Et il veut aussi protéger des emplois. L'Agence du revenu du Canada fait travailler quelque 4700 Québécois, entre autres aux bureaux de Shawinigan et de Jonquière. Si Revenu Québec devient seul responsable des déclarations de revenus, des fonctionnaires fédéraux perdront leur boulot. Pour les libéraux de Justin Trudeau, ce n'est pas la meilleure façon de courtiser les régions lors de la prochaine campagne électorale...

N'empêche que Revenu Québec manque de ressources pour traiter les deux déclarations. Il lui faudrait embaucher de nouveaux employés. Des fonctionnaires fédéraux pourraient y être transférés sans déménager. Et d'autres employés de l'Agence du revenu du Canada pourraient quant à eux être replacés ailleurs dans la fonction publique fédérale.

Soyons honnêtes, la transition sera difficile pour certains fonctionnaires fédéraux. On ne veut pas manquer d'empathie pour eux. Mais il y a des limites à tolérer le gaspillage.

L'argent économisé pourrait être investi dans des secteurs plus utiles que la bureaucratie fiscale. Y compris dans le développement des régions.

Bien sûr, les libéraux fédéraux pourraient renverser la question. Si le dédoublement pose problème, le Québec n'a qu'à laisser l'Agence du revenu du Canada traiter toutes les déclarations de revenus. C'est justement ce que proposait la commission Robillard en 2015.

L'idée a toutefois été rejetée par le gouvernement Couillard, avec raison. Avec un rapport unique fédéral, Ottawa deviendrait l'interprète du régime fiscal québécois et pourrait harmoniser des mesures du Québec avec les siennes.

Il est vrai que les autres provinces confient déjà ce travail au fédéral. Mais l'Assemblée nationale a une continuité historique à protéger.

En 1954, Maurice Duplessis instaurait un impôt québécois pour les particuliers. Il récupérait une partie de l'espace fiscal occupé par le fédéral depuis la Première Guerre mondiale. À l'époque, le jeune Pierre Elliott Trudeau appuyait ce combat de Duplessis. Les deux jugeaient que ce nouvel impôt était préférable au quémandage de subventions. Laisser le fédéral traiter cette déclaration d'impôt constituerait un recul.

On le comprend, la déclaration de revenus unique gérée par le Québec est donc défensive. Elle ne renforce pas l'autonomie fiscale, mais elle empêche son érosion.

Restent deux questions pour le gouvernement Legault.

La première est pratique. Dans ce dossier très complexe, découvrira-t-on des obstacles techniques en cours de route? Par exemple, on sait que l'Agence du revenu du Canada a la réputation d'en faire très, très peu pour combattre l'évasion fiscale... Comment collaborerait-elle avec Revenu Québec? Quelles informations pourrait-elle échanger, malgré les clauses de confidentialité contenues dans ses ententes avec les paradis fiscaux?

La seconde question est stratégique. Si la déclaration unique est bel et bien faisable, M. Legault veut-il en faire sa grande priorité?

Il y a des dossiers qui pressent plus, comme la compensation financière pour la hausse des demandeurs d'asile ou une entente pour mieux intégrer les travailleurs étrangers temporaires. 

Reste que si M. Legault n'exerce aucune pression, rien ne se passera durant son mandat.

Pour montrer son sérieux, le gouvernement caquiste pourrait mandater Revenu Québec pour préremplir les déclarations de revenus des contribuables, autant pour le provincial que pour le fédéral. Cela montrerait que l'agence québécoise est prête à prendre le relais. Et que pour un bon gestionnaire, il n'y a pas de petites économies.