Le projet d'éoliennes Apuiat a un pied dans la tombe. Le gouvernement caquiste s'apprête à débrancher cette coentreprise entre les Innus et la société Boralex. Mais Québec devrait y réfléchir à deux fois avant de simplement dédommager les Innus. Car un chèque serait reçu comme une gifle. De la charité avec un arrière-goût de colonialisme.

En théorie, tout n'est pas terminé. Une rencontre de la dernière chance est prévue demain. Mais tous ne l'interprètent pasde la même façon.

Pour les Innus, ce sera un premier entretien, attendu depuis longtemps, afin d'offrir un breffage technique au gouvernement. Tandis que pour le ministre de l'Énergie Jonatan Julien, cette rencontre constituerait une formalité « avant d'officialiser la décision ». Bref, avant d'annuler l'entente, a-t-il laissé entendre hier en point de presse.

Ce n'est pas ce qui avait été promis aux Innus.

En 2015, Québec avait conclu un contrat de gré à gré avec eux afin de leur commander 200 MW d'énergie éolienne. Cela complétait le développement de 4000 MW prévu dans le plan 2006-2015. Selon l'entente, Hydro-Québec devait acheter et distribuer cette électricité.

Les négociations ont traîné durant trois ans. Puis en août dernier, le patron d'Hydro-Québec, Éric Martel, a sonné l'alarme. Selon lui, le contrat ferait perdre près de deux milliards à la société d'État. La raison : le Québec a déjà des surplus d'énergie et il ne réussit pas à les vendre. Son calcul repose sur des prévisions confidentielles concernant la demande et le prix de l'électricité pour les 25 prochaines années. Si cette hypothèse s'avérait, les caquistes auraient raison de dire que le Québec perdait beaucoup d'argent.

Une entente de principe a été signée. Il manque toutefois la signature finale du conseil d'administration d'Hydro-Québec. En théorie, le gouvernement caquiste peut donc encore y mettre fin. Mais il devrait y réfléchir à deux fois.

Pour Hydro-Québec, le projet Apuiat reste aussi coûteux que mineur. Mais pour les Innus, c'est une avancée historique. C'est le premier projet de développement économique qui rallie ses neuf communautés. Il est vrai que le nombre d'emplois reste modeste - de 10 à 15 durant l'exploitation des éoliennes, à partir de 2022. Mais à cela, il faut ajouter les 10 millions en profits anticipés ainsi que les autres retombées (contrats avec les fournisseurs locaux, création d'une expertise, etc.). Et surtout, il y a la fierté. Cette valeur symbolique ne doit pas être sous-estimée.

Combien vaut cette fierté ? Pas 2 milliards, répond la CAQ. Selon notre collègue Denis Lessard, Québec songe à indemniser les Innus. Bonne chance...

Revenir en arrière à minuit moins une, après trois ans d'attente, serait perçu comme une trahison. Ce que les Innus veulent, ce n'est pas la pitié. C'est les moyens de leur émancipation.

Le seul dédommagement acceptable, ce serait un nouveau projet de développement économique qui les impliquerait sur la Côte-Nord.

Lequel ? On le concède, c'est facile pour nous à dire et difficile pour le gouvernement caquiste à faire. Mais cette responsabilité revient au gouvernement qui déchire l'entente.

Québec a intérêt à trouver une solution. L'appui des Innus sera requis dans plusieurs travaux à venir, comme le prolongement de la route 138 et la construction de la ligne électrique Micoua-Saguenay. À cela s'ajoutent les litiges non réglés (remplissage du réservoir Manicouagan, bassins versants de Caniapiscau et de Churchill Falls utilisés dans les grandes centrales existantes) ainsi que les litiges qu'on ne voit pas encore venir (futures mines, projets d'expansion d'Hydro-Québec).

Dans les dernières semaines, les Innus ont été d'une étonnante diplomatie. Mais sous le couvercle, la colère bouille. Et elle pourrait finir par coûter cher.