Les partisans d'un troisième lien routier entre Lévis et Québec devraient regarder ce qui se passe dans la très belle ville de Houston.

En 2004, l'autoroute Katy était au deuxième rang des plus congestionnées des États-Unis. Le Texas a fait les choses en grand : l'autoroute a été élargie à 26 voies ! 

Surprise, quelques années plus tard, cela n'avait rien réglé. La congestion était même devenue plus pénible. De 2011 à 2014, la durée moyenne d'un trajet a bondi de 30 % le matin, et de 55 % le soir. Il fallait plus d'une heure pour parcourir le tronçon de 45 kilomètres. 

C'était pourtant prévisible. Il suffisait d'écouter les spécialistes. 

Quelque chose de contre-intuitif se passe quand on ajoute une route : cela ne règle pas la congestion. À court terme, bien sûr, la fluidité augmente. Mais à moyen terme, on revient au point de départ. Car si on augmente l'offre, on augmente la demande. Des ménages achèteront une deuxième voiture, ou déménageront en banlieue. Et des gens qui prenaient l'autobus ou qui covoituraient feront désormais le trajet en voiture solo. 

Vous connaissez l'adage : « construisez-le, et ils viendront » ? Il convient plus aux routes qu'aux amphithéâtres multifonctionnels... 

En le rappelant, on n'attaque pas les automobilistes, et on ne défend pas l'environnement. On ne fait qu'observer une tendance généralisée. 

Malheureusement, les faits ne comptent plus beaucoup en politique, surtout en période préélectorale. La Capitale-Nationale sera une région cruciale, et les libéraux sont menacés. Alors ils copient les caquistes. Ils s'abaissent à vendre du rêve. 

La Coalition avenir Québec milite depuis longtemps pour un nouveau pont ou tunnel. Elle dit écouter la population, et elle n'a pas tort. Le projet est en effet populaire à Québec. On ne cesse de sonder les citoyens en laissant entendre que ce serait l'investissement le plus rentable pour réduire la congestion. Évidemment qu'ils sont pour ! 

Le sondage pertinent serait celui qui présente les véritables coûts et conséquences de chaque choix. Même si toutes les études ne sont pas terminées, on a déjà quelques indices. Un troisième lien ne ferait rien pour le trafic au nord, qui augmente plus vite qu'au sud. 

Il ne règlerait probablement pas non plus à long terme le trafic au sud. Dans le meilleur des cas, il ne fera que déplacer le problème ailleurs. C'est comme si on élargissait l'entrée d'un entonnoir (le pont) sans changer la sortie du goulot d'étranglement. On arrivera plus vite dans un trafic plus important. 

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Le projet de troisième lien, qui existe depuis les années 60, est devenu un cri de ralliement des automobilistes écoeurés. Une façon de dire : occupez-vous de nous ! On sympathise avec leur exaspération, mais la colère n'aide pas à réfléchir. 

Le débat deviendra plus serein grâce au bureau de projet lancé par le gouvernement libéral, au coût de 20 millions de dollars.

Les résultats préliminaires de cette étude seront dévoilés l'été prochain, en pleine campagne électorale. M. Couillard pourra prétendre qu'il veut construire le pont, sans s'engager. 

La démarche sent très fort l'électoralisme... Mais elle pourrait néanmoins être utile, parce que les libéraux ont élargi l'étude pour examiner trois catégories de solution : lien routier (pont, tunnel ou traversier), transports collectifs ou réaménagement du réseau actuel (comme l'inversement de voies en heure de pointe). 

Avec un peu de chance, l'étude étoffera les données dévoilées par Statistique Canada cet automne.

On y apprend que parmi les grandes régions métropolitaines, Québec affiche les plus faibles taux de covoiturage (10,6%, ) et d'utilisation du transport collectif (11,1%). Cela se comprend: l'offre en transport collectif est faible. Il en existait pourtant un, le service rapide par bus (SRB), appuyé par le maire Labeaume de Québec et le gouvernement Couillard. Mais une intense mobilisation anti-SRB a été lancée, avec certaines radios privées. En seulement six mois, l'appui au projet a chuté de 75 à 50 %. Le maire de Lévis a ensuite enterré le projet. La minorité bruyante a ainsi gagné. M. Labeaume se bat contre un cercle vicieux : les transports collectifs sont vus comme une solution de pauvre, alors la demande est faible, et on y sous-investi. 

Dans ce dossier, le gouvernement Couillard ne doit pas se laisser piéger dans cette vaine guerre culturelle entre automobilistes et écolos. Au lieu de se compromettre sur le troisième lien en campagne électorale, il devrait attendre d'avoir toutes les données. De trouver les réponses techniques aux bonnes questions : où est le véritable problème, et quel est le meilleur investissement pour le régler ?