Mine de rien, la CAQ a complètement modifié son approche face à l'immigration cette semaine.

Elle a évidemment gardé le cap sur ses intentions : une réforme du système d'immigration, une amélioration des services d'intégration et un arrimage avec les besoins en main-d'oeuvre.

Mais la philosophie de la Coalition avenir Québec, elle, a changé du tout au tout. Elle parle enfin des immigrants comme d'un besoin. Et elle reconnaît que le gouvernement a une grande responsabilité dans leur intégration.

Rappelez-vous en période électorale, c'était l'inverse. L'immigration était alors présentée comme un problème à gérer par le parti de François Legault. Il fallait absolument réduire le nombre d'immigrants tant la situation était « intolérable ». Et il fallait de toute urgence imposer un test des valeurs aux nouveaux arrivants, façon peu subtile de dire qu'ils sont responsables de « l'échec » de l'intégration au Québec.

Et comment oublier la phrase du premier ministre, qui a présenté l'immigration comme « un risque », sous prétexte qu'elle pourrait transformer « nos petits-enfants » en anglophones unilingues ?

Or, dans le projet de loi déposé jeudi par le ministre Simon Jolin-Barrette, rien de tout ça. Au contraire, même : l'immigration n'est plus un bouc émissaire, mais bien une solution pour la « prospérité socioéconomique du Québec », comme le veut l'intitulé.

Mais pour qu'elle joue véritablement son rôle, il faut complètement réformer le système dysfonctionnel de l'immigration... ce qui passe malheureusement - mais nécessairement - par le retrait des 18 000 demandes qui rendent tout changement impossible.

Est-ce l'idéal de mettre de côté ces milliers de candidatures ? Bien sûr que non, comme le montrent les quelques témoignages déchirants entendus ces derniers jours.

Mais soyons honnêtes : le choix du gouvernement n'était pas entre le traitement de ces innombrables demandes, ou pas. Le choix était entre une réforme du système, ou pas.

Il faut relire le rapport de la vérificatrice générale de l'automne 2017, qui brosse un portrait accablant du bordel qu'est l'accueil de l'immigration au Québec.

Et ce problème, il a pris de l'ampleur depuis, étant donné la pénurie de main-d'oeuvre qui frappe de plein fouet. D'un côté, il y a un système dysfonctionnel qui force les candidats à l'immigration à patienter trois, quatre ou même cinq ans avant de recevoir une réponse. Et de l'autre, des entreprises qui attendent ces candidats à bras ouverts...

La réforme s'imposait donc. Ce qui commandait, hélas, le retrait de l'obstacle qui l'en empêche : une liste d'attente si longue, basée sur le « premier arrivé, premier servi », qu'elle aurait nécessité trois ans de traitement pour qu'on en vienne à bout. Trois ans pendant lesquels rien d'autre n'aurait pu être fait.

Autrement dit, le gouvernement a fait le choix du moins pire scénario : il a choisi celui qui lui permettra de consacrer rapidement plus de ressources au système afin de mieux sélectionner, franciser et intégrer (le système de déclaration d'intérêt).

Bien sûr, on peut voir là un manque de respect pour les personnes et familles qui ont déposé leur candidature de bonne foi. Mais il n'y avait rien de respectueux au statu quo non plus, qui les forçait à poireauter sur une liste d'attente et qui ouvrait les portes du Québec à des immigrants souvent surqualifiés qu'on abandonnait à leur sort.

D'ailleurs, c'est exactement ce qu'a dû faire le fédéral en 2012 lorsqu'il a voulu réformer son propre système d'immigration. La purge concernait alors près de 100 000 dossiers, imaginez !

Et est-ce qu'une action collective a prouvé le caractère inhumain de la décision ? Non, la cour a donné raison à Ottawa. Est-ce que la réputation du Canada comme terre d'accueil a disparu d'un coup il y a sept ans ? Pas du tout, on le voit bien aujourd'hui.

Ce qui montre la faiblesse de la critique du PLQ (responsable de la liste d'attente, soit dit en passant), qui prétend que l'image internationale du Québec en sera à jamais entachée.

Au contraire, la réforme proposée dans le projet de loi 9 a le potentiel d'améliorer la réputation du Québec en accélérant le traitement des dossiers (6 mois plutôt que 36), en personnalisant l'accueil des immigrants (aujourd'hui laissés à eux-mêmes) et en s'assurant d'un meilleur maillage avec les besoins du marché du travail (on a évoqué un « Tinder de l'immigration » pour faire image).

Est-ce que le pari du gouvernement Legault va réussir ? Il est trop tôt pour le dire, d'autant qu'il manque encore bien des détails à la réforme, notamment la hauteur des budgets consacrés, les négociations avec le fédéral et les fameux tests de valeurs, qui semblent heureusement se dégonfler.

Chose certaine, le projet de loi 9 est un premier pas intéressant, qui marque non seulement un changement d'attitude salutaire du parti au pouvoir, mais aussi un changement d'approche pour le Québec. Une sorte de « grande séduction ».