Les derniers jours ont été si éprouvants pour les négociateurs de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada qu'on peut se demander si ce traité sera le dernier du genre... ou le premier d'un nouveau genre.

Certains croient que le coup de théâtre des Wallons signe carrément l'arrêt de mort des grands accords de libre-échange. Si les plus petits Parlements ont désormais le pouvoir de faire dérailler des négociations commerciales aussi cruciales, qui voudra passer sept ans à élaborer un traité qui risque d'être plombé à minuit moins une ?

Qui voudra se rasseoir avec la plus importante puissance économique, si en plus des 28 membres de l'Union européenne, les régions peuvent faire dérailler un accord qui vaut des milliards ?

Le questionnement est légitime, mais il s'appuie sur une lecture partielle, voire erronée du psychodrame politique des derniers jours. Il le résume à un banal sursaut protectionniste, un indice de plus d'une fermeture en cours des frontières.

Il y a de cela dans l'opposition de la Wallonie, bien sûr. Mais les réactions des derniers jours en Europe tendent à démontrer qu'il s'agit moins d'un refus catégorique du libre-échange que d'une méfiance alimentée par le principal défaut des accords commerciaux : l'opacité.

On négocie encore aujourd'hui le libre-échange derrière des portes closes, on se refuse à commenter les discussions en cours, on caviarde les rares documents rendus publics, on en dit le moins possible en se cachant derrière le secret commercial.

Bref, on mène les négociations comme on le faisait en 1991 en se refusant à voir l'évidence : le monde a changé.

La population, les groupes de pression et les élus exigent maintenant d'être consultés, d'avoir accès aux documents, de pouvoir exprimer leurs réserves, en amont. Tout le contraire de ce qui s'est passé avec l'Accord économique et commercial global (AECG).

Le document ci-contre, que vous pouvez consulter, le démontre bien. Lorsque le groupe écologiste ClientEarth a demandé à la Commission européenne de lui transmettre son opinion juridique sur un aspect controversé du traité, cette dernière lui a fait parvenir un fichier... largement caviardé !

Or le sujet du document est, très précisément, l'enjeu qui a poussé la Wallonie à s'opposer au traité, soit le mécanisme permettant à des multinationales de poursuivre des États lorsqu'elles se sentent lésées.

C'est LE sujet le plus controversé de l'accord, et l'Union européenne l'entoure d'un épais mystère. D'où la méfiance. D'où la résistance.

Pascal Lamy, ancien directeur de l'Organisation mondiale du commerce, est un de ceux qui ont pris acte du changement d'époque. « Nous avons aujourd'hui besoin de plus de transparence, de sensibilité, d'ouverture », a-t-il dit au site Politico. Plutôt que de voir dans le refus de la Wallonie un relent « trotskyste ou protectionniste à l'ancienne », il y voit une raison de « travailler plus fort pour trouver le soutien public ».

Une chose est certaine, il y aura un avant et un après-AECG. Les leçons tirées des derniers jours nous diront s'il s'agit de la fin des grands accords commerciaux ou du début d'une nouvelle ère de libre-échange.