La décision a été annoncée à la va-vite vendredi après-midi, puis quasiment oubliée durant ce beau week-end printanier. Et pourtant, elle pourrait plomber les travaux de la Commission Charbonneau jusqu'à la fin de son mandat.

François Cardinal LA PRESSE

Le maire Applebaum a banni la firme Dessau de tout appel d'offres de la Ville pour une durée de cinq ans, un sort qui attend désormais toutes les firmes qui reconnaissent avoir participé à un stratagème de partage de contrats.

Le message est aussi clair que pernicieux: celles qui avouent seront condamnées, celles qui mentent seront graciées.

En effet, les dirigeants qui ont bonne mémoire, qui avouent leurs péchés, qui mettent cartes sur tables le payeront cher. Celles qui se défileront, qui oublieront et qui se moqueront des procureurs pourront, au contraire, continuer de faire des affaires. Et même grappiller les parts de marché des firmes bannies pour leur transparence, comble de l'ironie...

On s'entend, personne ne pleurera le sort des patrons de Dessau. Pas plus que celui des dirigeants des autres firmes ayant accepté de se mettre à table, Genivar, SNC-Lavalin, Génius et BPR, qui perdront aussi le droit de soumissionner jusqu'en 2018.

On fera peut-être plaisir à la galerie en choisissant d'épingler quelques bandits à cette étape des travaux de la Commission, mais on minera surtout cette dernière, dont le mandat est de dresser un portrait des stratagèmes de collusion et de corruption.

Comment penser une seule seconde que les firmes qui seront invitées à témoigner continueront de dévoiler les secrets du système, son ampleur, ses subterfuges? Maintenant que Dessau est bannie, comment penser que les représentants de Cima +, Roche, SM, Axor et Tecsult emboîteront le pas au très direct Rosaire Sauriol? Ne seront-ils pas plutôt tentés d'imiter le louvoyant Nicolo Milioto, qui lui est toujours libre de soumissionner?

Les témoins coriaces, qui étaient l'exception jusqu'ici, risquent maintenant de se faire plus nombreux. Et ce, même s'il reste encore deux longues années aux travaux de la Commission, des travaux qui seront beaucoup plus difficiles si la Ville ne recule pas.

Ce n'est pas un hasard si une approche diamétralement opposée a été privilégiée ailleurs, dans des situations similaires. Pensons au monde cycliste, qui favorise les témoignages en échange de réductions de suspensions. Ou aux Pays-Bas, qui ont choisi d'accorder l'amnistie aux membres de cartels qui passent aux aveux, comme l'a raconté cette fin de semaine le collègue Pierre-André Normandin.

De la même manière, dans un contexte où des témoins affirment que «tout le monde» a participé à la collusion, que «tout est truqué à Montréal», tous devraient s'efforcer d'encourager les protagonistes à passer aux aveux, afin de bien saisir l'ampleur et les subtilités de cet énorme réseau.

En s'attaquant directement à l'immunité des témoins, la Ville s'assure au contraire de les faire taire.

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