À première vue, la rafle policière de New York, qui a permis jeudi l'arrestation d'une centaine de membres présumés de la mafia italienne, donne raison au premier ministre Charest: c'est en laissant les policiers faire leur travail que l'on purgera l'économie du monde interlope.

Mais au contraire, ce coup de filet confirme plus que jamais l'importance de tenir au Québec une commission d'enquête sur la corruption.

En prenant du recul face aux images saisissantes de ces arrestations massives, on s'aperçoit que l'opération du FBI corrobore en effet les deux hypothèses qui justifient la tenue d'une telle enquête publique.

D'abord, le crime organisé a étendu ses tentacules dans toutes les sphères de l'économie. À New York, des accusations de meurtres ont été portées contre les suspects, mais aussi des accusations liées aux activités «classiques» de la mafia, tels le blanchiment d'argent, l'extorsion de fonds et... le racket lié à l'industrie de la construction.

Autant de choses que l'on retrouve ici même au Québec, comme en ont attesté les opérations Compote, Colisée et Marteau.

Ensuite, le coup de filet du FBI démontre combien les opérations policières qui l'ont précédé n'ont fait qu'égratigner le crime organisé. Après chaque vague d'arrestation, la pègre se réorganise, s'ajuste, se modernise. Les arrestations de jeudi ont beau être sans précédent, elles seront à recommencer.

Autant de choses, là encore, qui se manifestent à Montréal, où la mafia est en pleine réorganisation.

Donc oui, l'opération du FBI confirme l'importance des enquêtes policières. Mais plus encore, elle montre les limites de ces dernières, qui agissent tel un scalpel: elles permettent d'extraire le pus, mais elles ne guérissent pas la plaie.

On peut bien multiplier les escouades, les arrestations et même les peines, jamais elles ne réussiront à ébranler les fondations du monde interlope. D'où l'importance, parallèlement aux actions policières, d'une commission d'enquête publique pour cerner l'influence de la mafia, déterminer son modus operandi, comprendre qui tire les ficelles, déterminer où se situent les craques par lesquelles le crime s'infiltre.

Le juge Robert Cliche, qui a présidé la commission sur la construction il y a une trentaine d'années, avait bien raison de souligner la nécessité de répéter ce genre d'exercices aux 15 ans. Car il est important que les élus, au même titre que les citoyens, les fonctionnaires et les gens d'affaires, comprennent comment le système opère.

L'immense popularité du livre Mafia inc. (63 000 livres vendus), des collègues André Cédilot et André Noël, témoigne d'ailleurs du besoin qu'ont les Québécois d'en savoir plus sur ce monde interlope que l'on côtoie quotidiennement, à notre insu. Car voilà ce que concluent les auteurs: jamais la mafia montréalaise n'a été aussi enracinée dans l'économie licite.

Qu'attend-on pour dévoiler au grand jour les tentacules de cet empire de bandits?