À un peu moins d'une semaine de préavis, le réseau de la santé a réussi à s'organiser pour que la plupart des infirmières ne soient pas forcées de travailler en heures supplémentaires après leur quart normal de travail hier. Comme quoi, quand on veut...

Dans ce cas précis, la volonté première n'est pas venue des cadres responsables d'établir les horaires, mais de la ministre de la Santé. Le jour même où la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) a lancé son mot d'ordre national, mardi dernier, Danielle McCann a demandé à tous les PDG du réseau de se préparer pour que tout se passe bien.

« Les établissements de santé ont pris acte du message de la ministre et prennent tous les moyens et mesures nécessaires », a confirmé le comité de négociation patronal au Tribunal administratif du travail.

C'est la clé de l'affaire.

Si le détestable TSO (« temps supplémentaire obligatoire »), qui devrait être réservé à des circonstances exceptionnelles, est devenu une banalité dans le réseau, ce n'est pas seulement par facilité, mais aussi parce que les cadres ont trop souvent été privés de la marge de manoeuvre nécessaire pour faire mieux.

Une décision du tribunal d'arbitrage rendue il y a deux mois est éloquente à cet égard. Appelée à se pencher sur le cas d'une infirmière de l'hôpital de Joliette, qui avait déjà effectué plus de 50 heures en sept jours avant de se voir imposer du TSO, l'arbitre Amal Garzouzi a conclu que l'employeur avait exercé son droit de gérance de façon abusive et avait créé des conditions de travail contraires à la Charte des droits et libertés de la personne. Mais c'est la façon dont l'hôpital en est arrivé là qui est intéressante.

Prévoyant l'ajout de quatre lits de soins intensifs, l'employeur avait décidé de s'y prendre sept mois d'avance pour afficher des postes. Bonne idée. Sauf que des problèmes budgétaires l'ont obligé à retarder l'affichage, qui a finalement eu lieu seulement deux mois avant l'ouverture des nouveaux lits, en pleine pénurie de main-d'oeuvre. Ce qui devait arriver arriva. Faute de personnel suffisant, une quinzaine de périodes de TSO ont été imposées en un mois. « Le problème s'est aggravé, puisqu'il devenait de plus en plus difficile de retenir le nouveau personnel infirmier, en partie en raison du temps supplémentaire fréquent et des horaires imprévisibles », relate l'arbitre.

Cette spirale infernale, faite de départs précipités, de problème de recrutement et de congés pour épuisement, on l'a vue en trop d'endroits dans le réseau. 

Certains centres ont fait de réels efforts pour réduire le TSO, mais c'est loin d'être la norme. La proportion d'heures travaillées en heures supplémentaires par les infirmières n'a cessé d'augmenter depuis trois ans dans la province. L'an dernier, ça dépassait déjà les 7 %, montrent les chiffres du Ministère.

Le cas des infirmières est le plus connu, mais la FIQ, qui représente aussi des infirmières auxiliaires, des inhalothérapeutes et des perfusionnistes, rappelle que d'autres soignants aussi sont soumis au TSO.

La ministre McCann a assuré hier qu'il s'agissait du dossier « numéro un » et a rappelé que son ministère a reçu 200 millions dans le dernier budget pour embaucher et bonifier des postes.

Ce sera à suivre. La FIQ s'est réjouie de la récente décision du Tribunal administratif du travail, selon qui le TSO ne devait être exigé que « dans les situations d'urgence et exceptionnelles », mais le commentaire visait seulement la journée d'hier.

Et l'Ordre des infirmières et infirmiers a beau répéter que le TSO devrait être envisagé seulement en dernier lieu, ce n'est pas lui qui va mettre les gestionnaires au pied du mur. Si ceux-ci ne font pas de l'élimination du TSO une priorité absolue, il sera toujours trop tentant, et commode, d'y recourir.

Comme toute créature du réseau de la santé, le « temps supplémentaire obligatoire » a son sigle. Mais étonnamment, il n'a aucune existence officielle.

Les heures que les professionnels de la santé sont forcés de faire en TSO sont fondues dans l'ensemble des heures supplémentaires. On n'a donc aucun moyen de savoir quels établissements en abusent le plus ni lesquels, éventuellement, s'amélioreront. Ce n'est pas sérieux.

Si on veut connaître l'ampleur de la tâche, et prétendre un jour parler de progrès, il faut se donner les moyens de la mesurer.