Depuis la crise de 2008, les Canadiens ont tenu l'économie à bout de bras en s'appuyant sur des prêts, marges et autres cartes de crédit. Les récentes hausses de taux d'intérêt ont cependant refroidi leurs ardeurs.

Depuis le temps qu'on s'inquiète du taux d'endettement des ménages, c'est plutôt une bonne nouvelle. Mais en y regardant de plus près, on remarque un autre détail plus préoccupant : le revenu disponible stagne, notamment parce que les salaires n'augmentent pas comme ils le devraient. Un facteur qui, s'il perdure, risque d'avoir des conséquences beaucoup plus importantes que la seule croissance économique.

Après avoir bondi de 3,4 % en 2017, le revenu disponible réel a perdu presque tout son élan l'an dernier. Si bien qu'à la fin, durant les trois derniers mois de 2018, il affichait une progression anémique de 0,3 %, indique l'économiste en chef adjoint de Desjardins, Mathieu D'Anjou, dans une note publiée cette semaine.

Pas étonnant que les ménages aient mis la pédale douce sur leurs dépenses de consommation. Elles ont augmenté de seulement 2,1 % l'an dernier, soit presque 1,5 point de pourcentage de moins qu'en 2017, a souligné la sous-gouverneure de la Banque du Canada, Lynn Patterson, dans un discours il y a un mois.

Pas de doute, les hausses de taux déclenchées par la Banque du Canada ont fait leur chemin. Certes, le taux directeur n'a pas bougé depuis la fin octobre, mais ce répit est survenu après cinq augmentations en un an et demi. Les ménages très endettés et ceux qui ont eu à renouveler leur hypothèque à un taux plus élevé durant cette période doivent désormais consacrer une plus grande part de leur revenu au paiement des intérêts. Et le signal envoyé par cette série de hausses a forcément été capté par un public plus large.

Depuis le temps qu'on s'inquiète de la vulnérabilité financière des ménages, qui ont accumulé en moyenne plus de 1,70 $ de dettes pour chaque dollar de revenu disponible, on ne va pas leur reprocher de modérer leurs dépenses. Mais cette sobriété n'est pas sans conséquence, puisqu'au Québec comme dans l'ensemble du Canada, presque 60 % du PIB repose sur les dépenses des ménages.

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Le gouvernement Trudeau a fait, en début de mandat, des annonces (baisses d'impôt, Allocation canadienne pour enfants) qui ont profité à de nombreux ménages. En l'absence de nouvelles mesures fiscales du genre, on pouvait s'attendre à ce que le revenu disponible progresse ensuite de façon un peu moins marquée. Cette partie-là était prévisible.

Ce qui est plus étonnant, c'est de voir une autre composante du revenu disponible, les salaires, augmenter si peu, alors qu'on ne parle que de pénurie de main-d'oeuvre.

La comparaison entre les trois derniers mois de 2017 et de 2018 est frappante. Même si le taux de chômage était presque un demi-point plus bas au dernier trimestre de 2018, les salaires horaires moyens, eux, ont moins augmenté (de 2 %, contre 2,6 % au dernier trimestre de 2017).

Le phénomène est particulièrement marqué dans les régions pétrolières, mais ça n'explique pas tout. Difficulté de pourvoir les postes bien payés, recours aux agences de placement, « économie des petits boulots », diminution du taux de syndicalisation : on a beau multiplier les hypothèses*, le problème reste entier.

« On a un marché du travail qui va bien, mais on voudrait que ça se traduise un jour ou l'autre par un revenu plus intéressant », résume l'économiste Mathieu D'Anjou, de Desjardins.

Et comment ! Si on veut que le consommateur fasse rouler l'économie, il va falloir lui en donner les moyens. Mais il y a plus.

Cette situation, si elle se prolonge, va devenir frustrante pour les travailleurs, surtout s'ils se sentent pris à la gorge sans espoir d'amélioration.

Et la frustration, comme on le voit un peu partout en Occident, est un sentiment que les politiciens trouvent tentant de récupérer à peu de frais, en se contentant d'y faire écho sans proposer de solutions réalistes. Les électeurs canadiens devront demeurer particulièrement vigilants durant la campagne électorale fédérale qui s'annonce.