Des employés des sociétés torontoises Loblaw et George Weston ont manoeuvré durant 14 ans pour faire grimper le prix du pain en épicerie. Comment une fraude de cette ampleur, qui impliquerait d'autres entreprises, a-t-elle pu passer sous le radar ? L'existence de tels cartels est extrêmement difficile à démontrer, et c'est pourquoi il est si important de faire toute la lumière sur cette affaire.

L'histoire est encore pleine de points d'interrogation. La semaine dernière, Les Compagnies Loblaw (Provigo, Loblaws, Pharmaprix etc.) et George Weston (dont la division boulangerie fabrique notamment les pains Gadoua et Weston) ont reconnu avoir pris part à une entente de fixation des prix entre 2001 et 2015. Les participants à ce stratagème se sont régulièrement coordonnés pour augmenter les prix de divers pains emballés, ont reconnu les deux sociétés le 19 décembre dernier.

Quels pains ont vu leur prix ainsi gonflés ? De combien ? Et dans quels magasins ont-ils été vendus ? Loblaw et George Weston sont restés muets là-dessus.

C'est pourtant essentiel pour déterminer quelles sommes ont été extorquées aux consommateurs et qui sont les principales victimes.

La manoeuvre a-t-elle été détectée dans tout le pays, ou dans quelques régions seulement, comme le cartel de l'essence au Québec ? Visait-elle les pains qui se donnent des allures santé ou artisanaux, pour lesquels le consommateur accepte de payer un prix plus élevé, ou les produits les moins chers, pénalisant la clientèle à petit budget ? Que des informations aussi élémentaires n'aient pas encore filtré montre à quel point il est difficile de faire la lumière sur ce type de manipulation.

Rappelons que ce sont les deux sociétés elles-mêmes qui ont dénoncé ces pratiques au Bureau de la concurrence, en échange d'une immunité contre toute accusation ou sanction au criminel. L'agence fédérale a d'ailleurs défendu son programme d'immunité, qu'elle considère comme son meilleur outil dans la lutte aux ententes anticoncurrentielles. Les deux sociétés disent avoir signalé ces agissements dès qu'elles les ont détectés, en mars 2015, et collaboré à l'enquête du Bureau depuis. Reste à voir si cette collaboration s'avèrera réellement fructueuse, et permettra de porter des accusations contre d'autres maillons de la chaîne.

On sait qu'au moins cinq autres sociétés sont visées par l'enquête du Bureau, soit Metro, Wal-Mart Canada, Tigre Géant, Sobeys (qui exploite notamment la bannière IGA) et Boulangerie Canada Bread (propriétaire de marques comme POM et Bon Matin).

Sauf qu'aucune n'a été accusée de quoi que ce soit. Certaines ont même reproché au grand patron de Loblaw et de George Weston, Galen Weston Jr, de parler d'un problème « à l'échelle de l'industrie ». « Nous avons été très déçus que vous en profitiez pour entraîner tant d'autres détaillants par le fond avec vous », lui a écrit le PDG de Sobeys.

Toutes ces zones d'ombres sont préoccupantes, car on se demande d'où viendra l'effet de dissuasion. Loblaw dit avoir congédié les employés responsables, amélioré ses pratiques et enquêté à l'interne pour vérifier que d'autres catégories n'étaient pas touchées. C'est bien, mais pour servir de leçon à l'ensemble du secteur de l'épicerie, c'est loin d'être suffisant. Tout comme la carte de 25 $ offerte aux clients qui en feront la demande.

Cette opération, il faut le reconnaître, est habile. Loblaw et George Weston étant les seules dont l'implication est confirmée, leurs magasins et leurs marques risquaient d'être férocement critiqués, voire boudés, durant la lucrative période des Fêtes. La page internet où les consommateurs peuvent s'inscrire pour recevoir un bon d'achat de 25 $ a changé le ton de la conversation. Certes, il y a un coût. Loblaw estime que trois à six millions de Canadiens s'en prévaudront, pour un total de 75 à 150 millions de dollars. Mais contrairement à une amende, cet argent sera dépensé dans ses magasins, et génèrera des ventes supplémentaires. Et surtout, on n'est même pas sûr que ces sommes soient supérieures aux profits indus réalisés grâce à la fixation des prix, ni qu'elles représentent une indemnité suffisante pour les consommateurs lésés.

Irene Breckon, une militante antipauvreté qui achetait régulièrement du pain Weston à Elliot Lake, en Ontario, estime que non. Elle a entamé une procédure de recours collectif d'un milliard de dollars contre les sociétés visées par l'enquête du Bureau de la concurrence. Une autre demande de recours collectif a aussi été lancée au Québec.

Il faut souhaiter que l'enquête criminelle du Bureau finisse par identifier les autres parties impliquées, et que les recours collectifs contre l'ensemble des responsables soient autorisés, car ce sont les seules conséquences assez cuisantes pour dissuader d'autres entreprises de tenter leur chance à ce petit jeu.

>> Consultez la demande recours collectifs



>> Voyez l'offre de 25 $ de Loblaw

Évolution des prix de 2002 à 2015

Aliments achetés en magasin : +41,2 %

Pain et petits pains : +88,5 %

Source : Statistique Canada, indice des prix à la consommation (IPC) pour le Canada, tableau CANSIM 326-0021.