La juge Hélène Morin a accepté la sentence suggérée conjointement par la Couronne et la Défense contre Earl Jones. Elle n'a pas ménagé le fraudeur pour autant. Son jugement prononcé hier énumère les conséquences de ses crimes de façon implacable. La Cour a fait le maximum dans les circonstances. Elle n'a pas rendu leur argent aux victimes, mais elle leur a rendu justice.

On cherchera en vain une trace de mollesse ou d'indulgence dans la sentence de la juge Morin. C'est un accablement de tous les instants pour l'accusé. La seule peine qu'elle lui épargne est une amende - de toute façon, sa situation financière n'en aurait probablement pas été affectée tant elle est désespérée. La magistrate ne lui crédite même pas le mois qu'il a passé à l'ombre. Et même si elle rappelle que la vengeance n'a pas sa place dans la détermination d'une sentence, elle va très loin dans la compréhension de ce sentiment. «Il n'est pas surprenant que certaines de ses victimes aient voulu l'enfermer pour le restant de ses jours», note la juge après avoir fait état des difficultés de ceux-ci.

 

Comme son confrère Richard Wagner, qui a condamné Vincent Lacroix à 13 ans de prison en octobre dernier, la juge Morin rappelle que l'absence de violence physique n'exclut pas d'autres formes de violence. Les gestes posés par l'accusé ont engendré «une violence morale et psychologique aux répercussions illimitées».

Comme nous l'avions déjà fait remarquer dans l'affaire Norbourg, les victimes de fraudes présentent des séquelles aussi visibles et tangibles que celles d'une agression physique. «Toutes les victimes souffrent d'insomnie. Presque toutes ont vu leur santé se détériorer soudainement, avec des symptômes qu'elles n'avaient jamais éprouvés auparavant», rapporte la juge. Certains, qui n'avaient jamais voulu toucher aux médicaments de leur vie, doivent maintenant prendre des antidépresseurs. D'autres encore ont eu des pensées suicidaires. Lorsqu'on prend la peine de s'intéresser à ce que vivent les victimes d'escroquerie, la distinction entre violences physique et psychologique paraît bien spécieuse.

La peine de 11 ans dont vient d'écoper Earl Jones n'a rien de clément. C'est seulement deux ans de moins que Lacroix, dont le montant des fraudes était pourtant deux fois plus élevé et les victimes presque 50 fois plus nombreuses. Et celui-ci a eu une peine exemplaire, à un an du maximum permis.

Sauf que cette peine, encore une fois, sera tournée en dérision par notre système de libération au sixième. Si le détenu Jones ne fait pas de vagues, il sortira dans moins de deux ans. Comment les victimes pourraient-elles éprouver le moindre sentiment de justice dans ces conditions?

Bien sûr, on peut compter sur le gouvernement Harper pour redéposer un projet de loi visant à abolir cet absurde mécanisme. Cependant, il aurait été préférable qu'il ne proroge pas le Parlement et fasse avancer celui qui était déjà sur la table.