«Le nom du propriétaire est sur la porte», pouvait-on lire jusqu'à tout récemment sur le site du gestionnaire Bernard Madoff. Que des particuliers et des organismes charitables lui aient confié leur argent sur la foi de cette seule garantie, passe encore. Mais que des banques et des institutions financières réputées ne se soient pas méfiées davantage devrait inquiéter leurs clients et actionnaires.

La longévité de la fraude frappe presque autant que son ampleur. Cinquante milliards de dollars américains, c'est l'une des plus spectaculaires escroqueries qu'ait connues Wall Street. Toutefois, l'énormité de la somme n'explique pas comment ce M. Madoff a réussi à berner son monde aussi longtemps. L'enquête des autorités financières nous éclairera les détails techniques. Mais pour vraiment comprendre la mécanique qui sous-tend cette incroyable supercherie, il faut regarder du côté des victimes. Seule la nature humaine peut expliquer la confiance aveugle que les investisseurs ont prêté à cet étrange fraudeur.

«La triste vérité, c'est que les gens ont toujours moins envie de poser des questions difficiles quand ils font de l'argent», résumait hier sur son blogue Castle Hall Alternatives, une société montréalaise spécialisée dans la revue diligente opérationnelle des fonds alternatifs (hedge funds). La revue diligente est contre-intuitive, souligne la firme: elle devrait toujours cibler en priorité les gestionnaires qui réussissent trop bien...

Il aurait probablement été impossible de faire une véritable revue diligente des activités de Bernard Madoff, car celui-ci gardait beaucoup de chiffres confidentiels. Ce manque de transparence aurait dû suffire à instiller la méfiance chez les investisseurs. C'est ce qui s'est produit avec certains, et ils doivent s'en féliciter aujourd'hui. Mais que des institutions sérieuses comme BNP Paribas, HSBC Holdings et Nomura Holdings ne se soient pas arrêtées à ce «détail» est assez troublant. D'autant qu'ils auraient eu quelques raisons de se méfier.

Déjà en 2001, quelques publications financières, dont Barron's, avaient soulevé des questions. Aksia, une firme new-yorkaise spécialisée dans l'évaluation des hedge funds, avait aussi relevé des détails très dérangeants. Un exemple parmi d'autres: Madoff Securities avait confié la vérification de ses états financiers à une boîte minuscule employant un seul comptable confiné dans un bureau de 234 pieds carrés. Comment aurait-il pu suffire à la tâche avec un client d'une telle envergure?

Pourtant, les institutions financières ont succombé à la même illusion d'optique que les individus et les organisations charitables. Ils n'ont pas vu ce qu'ils auraient dû remarquer, mais seulement ce qu'ils avaient envie de voir. La réputation sans tache du financier d'âge mûr. Son absence d'avidité - il refusait régulièrement des clients et consacrait beaucoup de temps et d'argent à la philanthropie. Ses rendements sans excès, mais toujours au rendez-vous. Et le fait que pendant longtemps, ceux qui voulaient récupérer leurs billes ont pu le faire sans problème. L'effet Madoff, apparemment, était très puissant. Autant, probablement, que le désir d'y céder.

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