C'est un véritable déboulonnage auquel on a assisté cette semaine à Washington. Alan Greenspan, reconnu en 2005 comme le plus grand dirigeant de banque centrale de tous les temps, est tombé de son socle avec fracas. Il s'est trompé, a-t-il avoué, en pensant que l'industrie financière était la mieux placée pour s'imposer des limites.

La Réserve fédérale américaine avait le pouvoir d'interdire les pratiques hypothécaires douteuses qui ont ravagé le secteur immobilier. Son ancien président, convaincu de la supériorité du libre marché, s'y est toujours opposé. «Avez-vous l'impression que votre idéologie vous a poussé à prendre des décisions que vous souhaiteriez ne pas avoir prises?» lui a demandé le responsable du comité de surveillance de la Chambre des représentants, lors de sa comparution jeudi. «Oui, j'ai découvert une faille», a reconnu Greenspan. Un constat qui, dit-il, l'a plongé dans un grand désarroi.

L'aveu n'est pas banal. Et il n'est pas venu spontanément. Dans son allocution préliminaire, l'ex-numéro un de la Fed s'est dit frappé d'une grande incrédulité devant la tournure des événements. Surpris, donc pas responsable. Comment aurait-il pu prévoir une telle crise, qu'il qualifie de «tsunami du crédit comme on n'en voit qu'une fois par siècle»?

Les questions insistantes des élus ont fini par le faire vaciller. «En d'autres mots, vous avez découvert que votre vision du monde, votre idéologie, n'était pas correcte», a relancé le président du comité. «Absolument, précisément», a reconnu l'économiste. Pour cet adepte du laisser-faire, fervent admirateur de la philosophe libertarienne Ayn Rand, c'est presque une révélation existentielle. Il n'aura pas vécu jusqu'à 82 ans en vain, pourrait-on dire, si la situation n'était pas aussi tragique. Mais pour les millions d'Américains qui ont perdu leurs économies, il aurait mieux valu qu'il voit la lumière un peu plus tôt.

Alan Greenspan a pris sa retraite en 2006, juste avant que le marché immobilier ne montre des signes de ralentissement. Depuis, il tente de défendre sa réputation. Ses détracteurs ont raison de dénoncer son allergie réglementaire et sa foi aveugle en la sagesse des marchés. Cependant, ils auraient tort de le désigner comme unique coupable.

En fermant les yeux sur les pratiques risquées du secteur financier et en tardant à augmenter ses taux d'intérêt, la Fed a créé un environnement propice aux excès. Mais elle n'a obligé personne à en commettre. L'erreur d'Alan Greenspan aura été de donner trop de corde aux banquiers. Oui, il aurait dû deviner qu'ils risquaient de se pendre avec. Mais ce n'est pas lui qui a choisi l'arbre, ni attaché le noeud, ni retiré le tabouret. C'est le secteur financier qui a décidé de jouer à ce petit jeu dangereux, encouragé par les cris avides des investisseurs. Alan Greenspan a une part de responsabilité, mais il n'est pas le seul. L'idéologie qui le guidait, ils étaient nombreux à la partager sous l'administration Bush. Pourtant, rares sont ceux qui, comme lui, ont eu l'honnêteté intellectuelle de la remettre en question.

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