Même si Stephen Harper refuse toujours de prononcer les mots récession et Canada dans la même phrase, des financiers ont résolument franchi le pas. Heureusement, notre économie est mieux équipée que d'autres pour s'aventurer sur ce terrain accidenté.

Les firmes UBS et Scotia Capitaux l'ont écrit hier et Marchés mondiaux CIBC doit préciser sa position demain. Au mieux, les investisseurs peuvent s'attendre à une récession ordinaire, a déclaré l'un de ses principaux économistes. Le commentaire, qui a fait forte impression, évoquait apparemment la situation mondiale. Il nous tarde de savoir à quel point le Canada est concerné. Quoi qu'il en soit, le revirement des deux premières firmes est significatif. Il rompt avec le consensus qui prévalait jusqu'ici, selon lequel l'économie canadienne serait plutôt bien protégée de la tourmente mondiale, se contentant de ralentir sans entrer en récession. La descente en flammes des dernières semaines a eu raison de cette belle certitude. Bien que ce nouveau scénario ne fasse pas l'unanimité, il faut reconnaître qu'il est de plus en plus plausible.

 

La crise financière déteindra-t-elle sur l'économie réelle? La réponse, pour Scotia et UBS, ne fait désormais plus de doutes. Les développements désastreux des dernières semaines et la rapidité avec laquelle le crédit s'est raréfié ont convaincu la première de revoir ses prévisions à la baisse. La santé du voisin américain se détériore à vu d'oeil et ses achats chez nous vont s'en ressentir plus qu'on ne le croyait. Les prix des matières premières, déprimés par le ralentissement planétaire, vont aussi nous affecter, souligne-t-on chez UBS.

La bonne nouvelle, c'est que ce passage à vide pourrait être de courte durée. La récession, qui correspond techniquement à un recul du produit intérieur brut (PIB) durant deux trimestres consécutifs, se manifesterait durant les trois derniers mois de 2008 et les trois premiers de 2009. Elle serait donc amorcée et selon les experts de Scotia, elle devrait se dissiper au milieu de l'an prochain.

La moins bonne nouvelle, c'est qu'on ne pourra pas compter sur une reprise vigoureuse comme au sortir de récessions précédentes. L'économie continuera à tourner à bas régime durant un bon moment - on rejoint ici les prévisions antérieures d'un ralentissement prolongé.

Ce ne sont pas des perspectives réjouissantes, mais au moins, la traversée du désert s'annonce beaucoup moins pénible de ce côté-ci de la frontière. Notre système bancaire, dominé par un nombre restreint de grandes institutions, est beaucoup plus solide qu'aux États-Unis, où le secteur, et la clientèle, vont subir une importante phase de se consolidation. Notre marché hypothécaire est aussi beaucoup plus sain. Nous ne sommes pas seulement en meilleure forme que nos voisins: notre condition s'est améliorée depuis les dernières fois où nous avons dû passer par là. «Le budget est équilibré avec des ratios d'endettement qui représentent moins de la moitié des niveaux américain et européen. Par conséquent, le risque économique du Canada est de loin inférieur», note UBS.

Si nous entrons en récession, nous le ferons avec une marge de manoeuvre. Il est temps que Stephen Harper nous dise comment il l'utiliserait... même s'il croit qu'il n'aura jamais à le faire.

akrol@lapresse.ca