Il n'y a pas si longtemps, plus de 200 villes d'un peu partout en Amérique du Nord faisaient des courbettes pour accueillir le second siège social d'Amazon. Souvenez-vous : nous étions plusieurs à espérer que le géant du commerce électronique se laisse tenter par Montréal.

On vient tout juste d'assister à un revirement spectaculaire. Après un déluge de critiques, l'entreprise a renoncé à implanter son siège social à New York, une des deux villes qui avaient remporté ce concours de beauté nouveau genre. Amazon ressemble aujourd'hui à un champion du monde poids lourd qui s'est fait envoyer au tapis et qui se relève péniblement, le visage tuméfié.

On ne pleurera toutefois pas sur le sort d'Amazon. Si l'entente a achoppé, c'est principalement en raison de l'attribution annoncée de près de 3 milliards US d'avantages fiscaux à l'entreprise. Pas besoin de rappeler qu'il s'agit d'une des multinationales les plus puissantes de la planète, dirigée par l'homme le plus riche du monde. Lui faire un tel cadeau allait forcément provoquer le mécontentement.

***

Amazon a toujours savamment cultivé son image et jouissait jusqu'ici d'une popularité exceptionnelle. Le vernis est en train de craquer. L'entreprise, dont les pratiques ont fait bon nombre de perdants au fil des ans (des employés de ses entrepôts - dont les conditions de travail ont été dénoncées - aux nombreux petits détaillants ayant été malmenés), a visiblement franchi une ligne rouge avec son second siège social.

Le procédé utilisé par Amazon a mené à une surenchère aussi indécente que délirante. Au New Jersey, on avait offert pas moins de 7 milliards US en avantages fiscaux pour obtenir le siège social. Au Maryland, la facture prévue était de 8,5 milliards US, y compris des investissements dans les infrastructures qui auraient été utilisées par Amazon.

Tant la méthode utilisée que la valeur des escomptes promis, alors que bon nombre d'Américains se serrent la ceinture et que les gouvernements peinent à financer leurs infrastructures, ont choqué. Avec raison.

L'entreprise promettait de créer au moins 25 000 emplois sur le territoire de Long Island City. Mais le siège social allait aussi créer... des difficultés. Une hausse du coût de la vie, notamment liée à une flambée des prix de l'immobilier et des loyers, était à prévoir. Les infrastructures comme le métro, déjà déficientes, allaient subir une pression additionnelle. Bref, pour plusieurs, offrir un pont d'or à Amazon n'était pas approprié. C'est plutôt l'entreprise qui aurait dû compenser les effets négatifs de son implantation dans le but de profiter des nombreux avantages de la plus grande métropole américaine.

La concurrence est féroce entre ceux qui convoitent les investissements des grandes entreprises, et les différents États et provinces en Amérique du Nord, on le sait, ont mis au point une panoplie d'outils fiscaux pour amadouer celles qui voudraient s'établir sur leur territoire.

Ça donne parfois d'excellents résultats. Force est de constater que le programme québécois de crédit d'impôt pour la production de titres multimédias a permis à Montréal de devenir un pôle majeur de l'industrie du jeu vidéo (certains doutent désormais que ces avantages fiscaux soient aussi essentiels qu'ils l'étaient jadis).

Il est évident que les provinces et les villes canadiennes, si elles veulent se battre à armes égales, n'ont souvent pas le choix de participer à cette surenchère. On a d'ailleurs appris la semaine dernière, dans les pages du Journal de Québec, qu'Amazon aura droit à des incitatifs financiers de la part d'Hydro-Québec pour la construction d'un centre de données à Varennes (et la création d'emplois dans ce secteur). On parle entre autres d'un tarif préférentiel sur l'électricité auquel s'ajoute un rabais annuel, consenti sur cinq ans.

Les sommes en jeu sont loin d'être aussi considérables qu'à New York. Et ici, Amazon ne bénéficie d'aucun traitement de faveur ; ces tarifs préférentiels sont accessibles à tous les acteurs du secteur industriel. On comprend donc que le premier ministre François Legault ait pris la défense d'Hydro-Québec dans ce dossier.

Il reste que ce qui vient de se passer à New York ne devrait surtout pas être pris à la légère. Ni par les entreprises ni par les élus.

C'est vraisemblablement une énième manifestation du ras-le-bol manifesté par des citoyens (et leurs représentants) désespérés de voir les États perdre leur souveraineté économique dans un monde où les entreprises ont le gros bout du bâton. Des citoyens qui, parallèlement, voient leur pouvoir d'achat diminuer et ont l'impression de perdre le contrôle sur leur propre destin.