Stephen Harper vient de publier un livre pour dénoncer les donneurs de leçons et leur condescendance, dans lequel il... donne des leçons avec condescendance.

C'est désolant parce qu'il aurait pu en être autrement.

L'ouvrage de l'ancien premier ministre canadien s'intitule Right Here Right Now. On le présente comme une analyse des « forces » qui ont permis l'élection de Donald Trump aux États-Unis et se manifestent dans plusieurs autres démocraties occidentales.

C'est aussi, explique Stephen Harper, un « manuel de gouvernance pour les conservateurs en cette ère populiste ». Il faut le dire : quand il se contente d'analyser de façon objective les dynamiques à l'oeuvre, sans se montrer farouchement partisan, il est éclairant.

Stephen Harper reproche par exemple aux républicains, sur le plan économique, d'être trop dogmatiques. De vouloir reprendre à tout prix les recettes de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher (réduction des impôts et des dépenses, privatisation, déréglementation et libéralisation des échanges) sans les adapter aux circonstances actuelles et sans réfléchir à l'effet qu'elles auront sur la population. Ça doit changer, allègue-t-il.

De bons conseils, il en donne aussi plusieurs au sujet de l'immigration, auquel il consacre plusieurs pages. Il explique que les politiciens conservateurs ne doivent craindre ni la diversité ni les migrants. Il est, à ce chapitre, particulièrement convaincant.

Son succès électoral auprès des communautés issues de l'immigration a été retentissant -  chose rare pour un parti conservateur - et il en partage les recettes. Si l'immigration est avant tout « déterminée par des motifs économiques » et si le système est correctement géré, elle ne va pas déséquilibrer une nation, mais bien l'enrichir, explique-t-il.

Parallèlement, il reproche à l'ensemble de la classe politique de ne pas avoir assez écouté les laissés pour compte de l'économie mondialisée. Il n'a pas tort, non plus, de le souligner.

C'est très certainement une des raisons pour lesquelles Donald Trump a remporté l'élection présidentielle et Bernie Sanders a, pour sa part, mené une chaude lutte à Hillary Clinton lors des primaires démocrates. Tant Donald Trump que Bernie Sanders ont dit, eux, vouloir écouter ces électeurs.

Hélas, comme le docteur Jekyll se transformait en monsieur Hyde dans le célèbre roman, l'objectivité de Stephen Harper fait trop souvent place à un discours corrosif dans cet essai. Dès qu'il parle des démocrates ou des libéraux -  de la gauche, en somme -, il a du mal à ne pas faire preuve de mesquinerie. C'est simple, pour lui, tous ceux qui ne sont pas conservateurs font fausse route.

Sa vision est remarquablement caricaturale. À l'entendre, les politiciens progressistes se comportent en général comme des adolescents naïfs qui ne se soucient jamais des impacts de leurs politiques sur la vie de leurs concitoyens.

La gauche moderne est ainsi, pour lui, « toujours prête à sauter sur la prochaine idée à la mode, même si elle est vide de sens ». Son discours sur les médias est d'ailleurs tout aussi affligeant.

Son intolérance et son fiel sont injustifiés - si ce n'est qu'il est encore amer d'avoir perdu le pouvoir - et jettent de l'ombre sur l'ensemble de l'oeuvre.

John Ibbitson, biographe de Stephen Harper, a vu juste lorsqu'il a fait état de « son approche contrôlante, méfiante et polarisante de la politique, du gouvernement et de la vie ».

C'est la raison pour laquelle les réflexions de Stephen Harper n'offrent pas de véritables solutions à la crise traversée par les démocraties occidentales. Si ça se trouve, hélas, elles vont même contribuer à alimenter encore un peu plus le tribalisme et - en entretenant des affrontements politiques aussi acrimonieux que stériles - le cynisme.